La personne atteinte de dépression souffre, parmi nombre de symptômes, d'une sensibilité émotionnelle excessive. Un trouble psychologique la maintenant dans un état fébrile, constamment au bord des larmes. Hostiles , si vous me pardonnez cette analogie osée, éprouve la même pathologie.
Le film de Scott Cooper est dévasté par l'accablement, tel un malade replié sur lui-même. Le poids du passé est si lourd pour lui qu'il traîne, s'enlise comme dans la poussière et la terre des grandes plaines américaines, déployées ici il est vrai, avec une sorte de majesté crépusculaire. Cet héritage qui écrase le film, c'est la violence. Une violence consubstantielle au fondement même des États-Unis.
La phrase en exergue d'ailleurs, avant le prologue, pose déjà les bases du récit et peut-être enclave trop tôt le film dans les mailles inflexibles de son sujet. Certes Hostiles prend une tonalité grave, de rigueur, mais semble comme emprisonnée par elle. Il peine à raconter autre chose que les manifestations traumatiques, et non le trauma originel, des héros. Si ce n'est les personnages campés par Christian Bale et Rosamund Pike, les rôles secondaires pâtissent d'un manque de densité, de profondeur nécessaires pour appuyer la dimension tragique de leur existence. Le chef Indien mourant par exemple, convoyé du début à la fin, manque d'incarnation. Son mutisme, à l'instar de la majorité des autres personnages, n'épaissit pas ses traits, il accroît son abstraction, et par extension, l'asthénie du film.
Le film se veut comme une plaie à vif, encore triturée et non cicatrisée, elle apparaît malheureusement déjà suturée. On imagine bien le déchirement originel, la source des maux, on peine néanmoins à le ressentir. De là le coté dépressif souligné plus tôt.
Mais s'imagine-t-on refuser l'appel d'un malade ? Bien sûr que non, et Hostiles possèdent ses moments de bravoures, parfois timorés, mais parfois heureusement puissants. La photographie doucereuse, la mise en scène sobre et solennelle de Scott Cooper, comme en berne pour ce monde, transparaissent de fatalité.
C'est d'autant plus regrettable donc, à mon sens, du choix du traitement des personnages. Il mise trop sur les douleurs sourdes, sur la difficulté de communiquer. Si ce choix pouvait s'avérer probant et finalement assez logique, il se retourne à plusieurs reprises tel un piège. Certains dialogues sonnent faux, tranchent avec le renfrognement jusque-là omniprésent et résonnent comme un coup de pouce pour épaissir la trame. En témoigne cette discussion bancale, au cœur du film, sur la condition des Indiens. On ressent trop la tentation de Scott Cooper de vouloir dresser des ponts avec la situation sociale et raciale des États-Unis d'aujourd'hui.
Mais il serait cruel de chicaner sur les défauts d'Hostiles tant celui-ci propose une version contemporaine du Western -genre suranné dit-on- pas manichéenne pour un dollar, qui réussit malgré sa tristesse pesante à rouvrir les portes grinçantes du ranch mythique, bâti depuis ses plus profonds soubassements, malgré l'aridité apparente et l'assèchement du soleil, sur un sol noyé de rouge.