[Spoilers]
Il y a peu, je travaillais sur une idée de scénario d'un western qu'un ami américain critiqua au motif qu'il était, selon lui, "politiquement incorrect" de montrer des Amérindiens attaquer des colons sans la moindre raison apparente. De toute évidence, cet ami n'avait pas vu Hostiles, puisqu'il se trouve que le film de son compatriote Scott Cooper s'ouvre exactement de cette manière !
De là à penser qu'on a dès lors affaire à un western anti-révisionniste, ou révisionniste tout court si l'on considère que l'image fort peu héroïque de la Conquête de l'Ouest est devenue la norme ces dernières années, il n'y a qu'un pas. C'est effectivement ce que m'a laissé penser son entame, particulièrement brutale, même selon les critères du genre : fermier scalpé, bambins et bébé abattus, mère réduite à la folie... ça ne fait pas dans le dentelle, d'autant que le tout est filmé avec une sobriété glaçante et que Rosamund Pike se donne à fond en Rosalee, mère et épouse dévastée.
Pourtant, il ne faut pas se fier au terrible sort de la famille Quaid : les vainqueurs et les vaincus sont très clairement établis assez tôt dans le film. Nous sommes en effet en 1892, au Nouveau-Mexique, où sont retenus le chef cheyenne Faucon Jaune (Wes Studi, inévitable et c'est tant mieux), son fils Faucon Noir (Adam Beach, plus évitable...) et leur famille. Sous la pression d'un lobby libéral, maladroitement symbolisé par un journaliste plein de morgue (Bill Camp), la Maison Blanche adoucit sa politique vis-à-vis des Natifs et, à ce titre, consent à envoyer le vieux Faucon Jaune finir ses jours dans son Montana natal.
L'officier en charge de son escorte est le capitaine Joseph Blocker (Christian Bale), un vétéran taciturne que cela n'enchante guère puisqu'il a lui-même capturé Faucon Jaune, au prix de nombre de ses amis. Leur route croise vite celle d'une Rosalee désemparée, de sorte que tout ce petit monde devra apprendre à dompter sa haine, sa rancœur et sa méfiance s'ils veulent arriver au bout de leur dangereux périple...
Le traitement de la question amérindienne par Hollywood a toujours été compliqué. Qu'ils soient destinés à justifier la brutale colonisation de l'Ouest (La Charge Héroïque, La Chevauchée Fantastique) ou au contraire à la condamner (Danse avec les Loups, Little Big Man), les westerns ont quasiment tous en commun "d'étrangéiser" le Peau-Rouge. Un peu comme pour les Allemands dans les films sur la 2GM et les Russes dans ceux sur la Guerre Froide, on montre qu'il y en a des bons et des méchants, mais avec un surplus de condescendance. Les Indiens incarnent une certaine conception de l'Amérique, les Blancs une autre, mais je ne crois pas avoir jamais vu de véritable tentative de réconciliation objective entre ces deux "mondes" au cinéma.
Or, pendant un temps, Hostiles, titre à la dichotomie évocatrice, paraît prendre un parti aussi intéressant qu'original : concevoir Blancs et Rouges comme les composants d'un tout et non comme deux corps étrangers, ce qu'illustre la citation de D.H. Lawrence en préambule : "L'Américain a par essence une âme rude, solitaire, stoïque, une âme de tueur. Il l'a toujours." Les massacres réciproques et continuels sont donc mis sur le compte d'une violence inhérente à l'Amérique. Dans cette guerre sans fin, il n'y a ni gentils ni méchants, juste des hommes au passé douloureux et au futur incertain.
Mais assez vite, Hostiles donne l'impression d'avoir peur de son propre parti-pris, choisissant alors la facilité, en tournant autour du pot. Sa sortie de route l'emmène alors directement vers un désert scénaristique dont il ne sortira que par intermittences. L'affiche promettait pourtant un schéma assez simple : un ballet à trois entre l'officier désabusé, l'Indien vaincu et la fermière meurtrie. Le résultat final nous offre très peu de cela, en vérité. La dynamique entre Blocker et Rosalee se résume en un "will they/won't they" des plus barbants, tandis que la réconciliation entre Blocker et Faucon Jaune prend le chemin le plus prévisible qui soit. Une résolution plus tranchante, plus désabusée, montrant l'impossibilité rédhibitoire du dialogue entre les deux cultures, n'aurait-elle plus appropriée, historiquement parlant ?
Mais encore faudrait-il avoir le courage de ses convictions, ce dont Hostiles manque clairement. L'occasion était pourtant rêvée d'enfin pouvoir entendre le point de vue des Amérindiens, sans tomber dans le côté "carte postale" des films révisionnistes des années 80-90. Hélas, par peur de tomber dans ce cliché ou peut-être simplement par nonchalance, Scott Cooper réduit Faucon Jaune et sa famille au rang de figurants. Tous les soldats du peloton d'escorte ont droit à un minimum de personnalité mais leurs états d'âme (le vétéran qui en a assez, le blanc-bec qui tue pour la première fois) relèvent de l'ultra-rabâché et font office de diversion pour éviter les vraies questions qui fâchent.
Exemple frappant : l'unité de Blocker comprend un soldat afro-américain, le caporal Woodson (Jonathan Majors). C'est du jamais-vu dans un western consacré aux Guerres Indiennes et, à ce titre, une formidable occasion d'explorer les relations complexes entre Noirs et Rouges, parias de la société étatsunienne d'alors. Sauf qu'Hostiles évite complètement de se mouiller : Woodson est un soldat comme les autres, qui ne se distingue en rien de ses frères d'armes, tant dans son interaction avec eux qu'avec leurs prisonniers cheyennes. C'est un comble, surtout lorsqu'il s'avère que son collègue le sergent Metz (Rory Cochrane) est un ancien confédéré ! La série TV Hell on Wheels (dans laquelle apparaissaient Studi et Beach) avait traité ce sujet sensible de bien meilleure façon en son temps... ceci dit, je tiens à souligner que la scène des adieux entre Blocker et Woodson est probablement la meilleure du film.
En fait, son hors-sujet presque total, Hostiles le réalisa à mi-chemin, en se débarrassant de manière expéditive et quasi-anodine de la bande des Comanches responsables du massacre des Quaid. Privé stupidement de ses antagonistes initiaux, le film se doit alors d'en inventer un nouveau... et c'est là qu'il se prend pour de bon les pieds dans le tapis.
Pourtant, la dernière fois que nous avions vu Ben Foster et Christian Bale ensemble dans un western, cela avait donné l'excellent remake de 3.10 to Yuma par James Mangold. Qu'on en est loin ici... Foster, dans le rôle d'un autre vétéran de l'US Cavalry devenu un criminel, a beau confirmer qu'il est l'un des acteurs les plus sous-cotés du cinéma américain de ces quinze dernières années, son irruption ne fait qu'entériner le virage Impitoyable-esque alors opéré par le scénario, qui n'a auparavant pas hésité à plagier les répliques de Clint Eastwood ("J'ai tué tout ce qui marche ou rampe", déclare le sergent Metz). Le personnage de Foster ne fait que reposer les questions traitées bien plus habilement par Eastwood, sans rien y apporter de nouveau... juste pour faire diversion, une fois encore.
Il n'est donc pas si étonnant que le très racoleur Entertainment Weekly ait adoubé Hostiles "le meilleur western depuis Impitoyable", bien qu'un "Impitoyable du pauvre" aurait été plus approprié. Les deux seules scènes de fusillade sont filmées n'importe comment, les dialogues sont lourds et empotés, les performances d'acteur étouffées, la mise en scène sans grand relief... seules la photographie de Masanobu Takayanagi et la bande-son mélancolique et atmosphérique de Max Richter retiennent vraiment l'attention, faisant au moins d'Hostiles un plaisir pour les sens.
Dommage, avec un pitch et une équipe pareils il y avait mieux à faire ! Mais à l'instar de mon ami, Hostiles semble avoir eu peur des questions sensibles qu'il aurait dû et pu poser, peut-être au nom du sacro-saint "politiquement correct". Les blessures évoquées dans le film de Scott Cooper sont pourtant loin d'être refermées... à quand le western qui aura le courage et le tact nécessaires pour les ausculter ?