- Un ancien client vous a recommandé, un voisin de Boston. Je l’ai écouté, mais j’ai peur que vous ne soyez un rigolo. Parlez moi de vous.
- Vous voulez connaître ma formation ?
- Quelque chose comme ça.
- Quelque chose comme ça. On m’a démoli, explosé, menti, chié et tiré dessus. Plus rien ne m’étonne en dehors de la bêtise humaine. J’ai mon brevet de pilote. J’ai appris le karaté à Tokyo. Enseigné l’économie à Yale. Je pourrais mémoriser une page de journal en 5 minutes et la réciter dans 5 semaines. J’ai été champion de boxe 3 ans d’affilée. Je parle quatre langues et peux draguer en 5 autres.
- Ça alors !
- C’est pas tout.
- Sérieux ?
- Oui. Je suis le meilleur baratineur.
Bienvenue au royaume du faux-semblant
Joker se présente comme une œuvre un peu à part dans la filmographie de Jason Statham. Réalisé par Simon West et adapté du roman Heat de William Goldman, qui signe lui-même le scénario, le film s’éloigne volontairement de l’action pure pour proposer un polar dramatique plus introspectif que spectaculaire, manipulant davantage l’introspection et le dialogue que le coup de poing. Un long métrage honnête, qui ne cherche jamais à tromper son public, mais qui surprend par sa forme narrative éclatée. Le récit ne repose pas sur une intrigue linéaire classique, mais se construit comme une succession de situations et de rencontres tout du long accompagné par la musique aux accents jazzy de Dario Marianelli, afin d’accompagner sans artificialité les dérives de Nick Wild (Jason Statham). On suit à la fois Holly (Dominik García-Lorido), ancienne compagne brutalement violée par le mafieux Danny DeMarco (Milo Ventimiglia) et qui réclame vengeance : mais n’allait pas croire qu’il s’agit d’un film de vengeance, le jeune et naïf Cyrus Kinnick (Michael Angarano) qui engage Wild comme garde du corps sans réelle nécessité car millionnaire : mais n’allait pas croire qu’il s’agit d’un film d’action bourrin avec un bodyguard qui défonce à tout va, ou encore le lien ambigu qui lie Wild à Baby (Stanley Tucci ), un puissant parrain patron d’un hôtel de luxe : mais n’allait pas croire qu’il s’agit d’un film mafieux, ou encore la vie de joueur addictif au Blackjack de Wild : mais n’allait pas croire qu’il s’agit d’un film sur les jeux de casino. Une structure morcelée au départ déstabilisante, car sans réel fil conducteur, où on met un peu de temps avant de comprendre que le film privilégie davantage la psyché des personnages et l’atmosphère que la progression scénaristique. On n’est pas face à un film d’action effréné, mais devant un polar urbain qui prend le temps de respirer, quitte à perdre en rythme pour mieux présenter son véritable cœur, c’est-à-dire Las Vegas !
Plus qu’un simple décor, Las Vegas devient l’entité centrale du récit. La ville est montrée comme une illusion constante, c’est-à-dire attirante en façade, mais bien plus sombre dès qu’on passe derrière le décor. Et la photographie sombre de Shelly Johnson met parfaitement en évidence ce contraste, tout en soignant l’image grâce à des travellings ingénieux et de nombreux plans larges de toute beauté sur Las Vegas. Entre les hôtels luxueux et arrière-salles obscures, les décors somptueux de Greg Berry participent à dépeindre un lieu séduisant en apparence, dont la tonalité visuelle constamment assombrie rappelle pourtant le caractère malsain. Las Vegas apparaît ainsi comme une ville du mensonge qui influence tous les personnages, mais aussi comme un piège dont il est difficile de s’échapper. Une vitrine lumineuse qui dissimule mal ses fissures morales. En témoigne la scène d’ouverture, qui est une véritable petite leçon de Las Vegas. On y découvre Osgood (Max Casella), un type banal au possible, ni charisme ravageur ni carrure de pilier de bar, pourtant en couple avec une bimbo tout droit sortie d’un concours de Miss Monde sponsorisé par un marchand de pastèques. Le genre de couple qui, dans la vraie vie, ne se croiserait jamais, et Osgood veut se marier à sa bimbo qui n’est pas fan du projet. Jusqu’à ce qu’un ivrogne mal rasé incarné par Jason Statham vienne les provoquer et maltraiter Miss Pastèques. Et là, miracle instantané, notre faux playboy se transforme en mâle alpha sur commande et démonte l’importun, bombe le torse et parle d’une voix grave à sa dulcinée qui fond aussitôt dans ses bras. Le fantasme du héros viril clé en main. Sauf que la supercherie ne dure pas longtemps pour le spectateur qui découvre que tout cela n’est finalement qu’une mise en scène pathétique, Osgood ayant tout simplement payé Statham pour se faire corriger devant madame. Une illusion virile sous contrat pour un ego gonflé à la location. Puis Statham glisse une pièce dans un jukebox et le générique démarre : bienvenue à Las Vegas, capitale mondiale du paraître et du bluff.
La réalisation de Simon West opte pour une cadence mesurée en alternant entres moments calmes et éclats de violence mesurés, sans jamais sombrer dans la surenchère. On ne compte que trois affrontements, mais chacun s’avère particulièrement marquant, car Wild transforme tout ce qui lui tombe sous la main en arme improvisée avec une carte de crédit, une petite cuillère, un cendrier… le moindre objet du quotidien devient un outil de combat. Le tout est mis en valeur par des ralentis nets et lisibles qui soulignent l’impact des gestes sans jamais brouiller l’action. L’ambiance générale évoque davantage un thriller nocturne qu’un divertissement musclé. C’est là qu’intervient Nick Wild, interprété par un Jason Statham qui tranche avec l’image habituelle de l’acteur. Il n’incarne pas une machine de guerre invincible, mais un homme usé et vulnérable, coincé dans une routine qu’il prétend vouloir fuir. Son rêve est simple sur le papier, économiser 500 000 dollars pour partir vivre en Corse et disparaître. Pourtant, ses actes contredisent sans cesse ses ambitions. Addict au jeu, enchaînant les nuits de blackjack, buvant pour oublier ses pertes, Wild se ment continuellement. Il possède les relations et les compétences pour changer de vie, mais reste irrémédiablement attiré par l’environnement qu’il dit détester. Un paradoxe faisant tout l’intérêt du personnage, qui n’est ni un modèle ni un véritable héros, mais un homme faillible, parfois minable, parfois héroïque, et incapable de rompre avec ce qui le détruit. Autour de Statham gravitent plusieurs visages familiers avec Michael Angarano qui campe un Cyrus Kinnick attachant dans sa naïveté, Dominik García-Lorido qui apporte une dimension émotionnelle forte et étonnante à Holly en nous offrant une vengeance « tranchante » contre son violeur, tandis que Milo Ventimiglia incarne un antagoniste détestable crédible et brutal. Stanley Tucci, de son côté, impose naturellement son charisme dans un rôle d’influence durant une seule et unique scène, mais d’une qualité tout à fait indéniable.
CONCLUSION :
Joker n’est ni un film d’action classique ni un thriller totalement abouti, et il ne faut à aucun moment le prendre pour ce qu’il n’est pas. C’est un polar urbain hybride qui préfère disséquer Las Vegas par le parcours d’un homme fatigué plutôt que multiplier les explosions. Sa narration morcelée peut diviser, son rythme lent peut perturber, mais il dégage de Joker une tentative cinématographique indéniable. Un film imparfait, mais suffisamment singulier pour sortir du lot et proposer une variation intéressante autour d’un acteur que l’on croyait cantonné à un seul registre.
Vegas ou l’art de se mentir à soi-même.
- Si j’avais gagné le million, j’aurais trouvé un truc pour continuer. Un compulsif piégé. Voilà. Je l’ai dit. Tu me verrais faire des claquettes ?
- Non. Vous avez fait un premier pas vers votre rêve.
- J’ai un doute. Pour deux raisons, la première étant le manque de financement.
- Je savais que vous diriez ça. Regardez sous le comptoir. Je vous ai apporté un cadeau. Je l’ai scotché tout à l’heure.
- C’est quoi ?
- Un billet pour la Corse. Et un chèque de 500 000 dollars.
- On a réglé la première raison. C’est quoi la deuxième ?
- Je me faire tuer.
- Vous faire tuer ? Vraiment ? Quand ça ?
- Maintenant.