Project 22. C’est l’idée d’un couple, Julian et Fleur, qui souhaite célébrer son union dans chacun des pays où ces deux femmes peuvent se marier. Julian parle de cette idée aussi romantique que politique. C’est une manière de montrer, cérémonie après cérémonie, que la reconnaissance de leur amour est une géographie et qu’un couple change de statut en traversant une frontière.
Mais le projet n’existe pas sans sa documentation. Alors Fleur filme. Pas "pour le souvenir" : pour elle, filmer fait partie de l’acte de ce projet. Cato Kusters marie cette logique avec une jolie texture, celle du home-video (grain, tremblements de la caméra à la main, couleurs intenses) qui ressemble moins à un effet "vintage" qu’à une trace qui en train de se constituer.
De cette volonté naît une tension : d'un côté, l’amour comme projet (militant, visible, adressé au monde), de l'autre, l’amour comme refuge (une vie simple, protégée du regard public). L’une veut tout garder en image, l’autre veut parfois que ça reste entre elles. On comprend alors que la visibilité n’est pas seulement une conquête politique : c’est aussi une pratique quotidienne, qui exige de choisir ce qu’on montre, ce qu’on gardeet ce qu’on accepte de perdre.
Le récit est construit comme un patchwork mémoriel, comme nos souvenirs, tout remonte de manière anarchique, par pops, jamais en même temps. Cette forme produit exactement ce qu’elle promet : elle transforme la mémoire en montage, avec ses retours, ses trous, ses intrusions. Le film s'articule par fragments, comme si l’histoire ne pouvait plus être racontée en continuité mais seulement revisitée.
Et c’est aussi là qu'une autre question se pose : à qui appartiennent les souvenirs ? Quand une intimité est filmée avec autant de détermination, elle devient archive et toute archive est ambiguë. Elle protège, elle transmet, mais elle expose aussi : documenter la douleur, est-ce honorer, ou est-ce déjà transformer la vie en matériau ? Une archive affective, d'apparence ordinaire, peut finir par porter une charge collective. C’est ce que le film m’a fait vivre, ce geste.
Cette narration éclatée ressemble au deuil : une période gouvernée par les souvenirs. Et Julian fonctionne comme une mémoire fonctionne : par récurrences, par retours, par scènes qu’on revoit parce qu’on n’a pas d’autre moyen de les garder. Et filmer, pour moi, c'était déjà perdre, avant la perte. Une manière de rassembler ce qui déborde, ce qui menace de s’effacer. Mais au moins, quelque chose reste vivant, quelque part.