La nostalgie, cette vieille combine qui marche encore

Bon...

Il y a des films qui vous racontent les années 80 comme un conservateur de musée vous présenterait une collection de grille-pain soviétiques. Et puis il y a Juste une illusion, qui vous les remet sous le nez avec l'odeur du plastique des magasins de disques, les survêtements qu'on croyait élégants, les voitures carrées comme des boîtes à chaussures et surtout cette impression formidable qu'on avait encore tout le temps devant nous.

Nakache et Toledano ont compris un truc : la nostalgie, ça ne marche pas avec des accessoires. Ça marche avec des sensations. Et leur film en est bourré.


On suit Vincent, bientôt treize ans, au milieu d'une famille qui commence à prendre l'eau. Les parents s'engueulent, le grand frère fait ce que font les grands frères, c'est-à-dire principalement chier le monde, et le gamin regarde les adultes en découvrant doucement qu'ils savent pas beaucoup mieux que lui où ils vont.

Les deux zigotos derrière la caméra ne cherchent pas vraiment à raconter une grande histoire. Ils reconstruisent plutôt un souvenir. Des morceaux de famille, des engueulades, une première fille qu'on regarde sans savoir quoi foutre de ses bras, un père qui perd pied, une mère qui cherche de l'air, des copains, une bar-mitsvah qui approche et cette époque bizarre où l'on commençait à comprendre que le monde n'était peut-être pas aussi simple qu'on nous l'avait vendu.

Et ça, c'est bien vu. Parce qu'à douze ans, on croit encore que les adultes ont le manuel. Puis un jour on découvre qu'ils conduisent sans permis depuis le début.

Alors évidemment, pour ceux qui ont connu ces années-là, les salauds jouent avec des munitions lourdes.


La musique, déjà. The Cure, Téléphone, Joy Division, Christopher Cross, Earth, Wind & Fire... On n'est plus dans la bande originale, on est dans le cambriolage émotionnel. Ils entrent directement avec le pied-de-biche dans la boîte à souvenirs. Pour peu que t'aies connu l'époque, t'es cuit.

Et pourtant, ça fonctionne. Parce que derrière les morceaux, il y a toute une époque. Pas celle des documentaires avec François Mitterrand en voix off et trois Renault 5 garées devant un Prisunic. L'époque telle qu'on s'en souvient, c'est-à-dire forcément trafiquée, embellie, reconstruite.

Les réalisateurs ne filment pas 1985. Ils filment le souvenir de 1985. Et c'est beaucoup plus intéressant.

Les couleurs, les fringues, les appartements, les chambres d'ados, les pochettes de disques : tout semble avoir été sorti d'une boîte restée trente ans au fond d'un placard. On pourrait reprocher au film d'accumuler les madeleines de Proust jusqu'à transformer la pâtisserie en entrepôt industriel. Sauf qu'une madeleine de Proust, c'est précisément fait pour être trempée dans le souvenir.


Heureusement, derrière la brocante eighties, il y a des personnages.

Simon Boublil tient le film avec une simplicité remarquable. Il ne joue pas « l'enfant sensible dans un film d'auteur français », ce qui constitue déjà une performance considérable. Il regarde, il encaisse, il découvre. Le môme n'a pas besoin de nous expliquer ses émotions avec un gyrophare sur la tête. Louis Garrel, lui, est très bon en père qui tente de conserver la dignité alors que le moteur familial commence sérieusement à fumer. Et Camille Cottin apporte exactement ce qu'il faut : de la fatigue, de la colère, de la drôlerie et cette impression qu'elle pourrait claquer la porte à tout moment sans qu'on puisse franchement lui donner tort. Pierre Lottin complète bien l'ensemble avec cette présence un peu décalée qui évite au film de rester enfermé dans son album de famille.

Tout cela donne une famille crédible parce que personne n'est parfaitement sympathique. Comme dans les vraies familles, quoi.


Là où le film commence à m'agacer davantage, c'est lorsqu'il éprouve le besoin de nous rappeler certaines bonnes réponses. La question du racisme et de l'antisémitisme appartient évidemment à l'époque racontée. Le grand concert de SOS Racisme de 1985 et le fameux "Touche pas à mon pote" ne sont pas rajoutés au Stabilo vingt ans après : ils font réellement partie du paysage culturel et politique dans lequel grandit Vincent. Le film conduit d'ailleurs ses personnages jusqu'à ce concert. Donc jusque-là, rien à redire.

Mais il y a tout de même quelque chose d'un peu fatigant dans cette manie récurrente de notre cinéma de sortir régulièrement le Français raciste de service de la boîte à outils. Vous savez, le personnage qui arrive avec son écriteau invisible autour du cou : Attention, spectateur, voici le connard.

On avait compris. Merci.

Ce qui m'agace n'est évidemment pas qu'un film parle du racisme ou de l'antisémitisme. Ce serait parfaitement idiot, d'autant que Nakache et Toledano ont expliqué eux-mêmes avoir volontairement refusé d'en faire le centre de leur histoire. C'est plutôt cette petite mécanique dramatique devenue prévisible : dès qu'on parle de la France d'hier, il faut presque toujours qu'un zigoto vienne rappeler que derrière le comptoir du café se cachait nécessairement un réactionnaire à moustache. À force, ce n'est même plus une dénonciation. C'est une convention collective.


Et justement, Juste une illusion est suffisamment intelligent lorsqu'il observe les êtres humains pour ne pas avoir besoin de distribuer aussi facilement les bons et les mauvais points. Alors quand il sort ce genre de personnage un peu trop commode, on voit tout de suite les ficelles. Et les ficelles, au cinéma, c'est comme les bretelles : normalement ça se porte sous la veste.


Parce que quand ils reviennent à ce qu'ils savent faire, les deux bougres sont solides. Les dialogues. Les petites humiliations. Les grandes engueulades pour des conneries. Les catastrophes minuscules qui prennent des proportions internationales lorsqu'on a douze ans. Ils savent filmer ça.

Ils ont toujours eu ce talent pour trouver le comique à l'intérieur du malaise sans transformer les personnages en guignols. Ici, leur mise en scène reste assez classique, parfois même franchement sage, mais elle laisse respirer les acteurs et ne vient jamais faire des moulinets pour attirer l'attention. Pas besoin de mettre la caméra dans la machine à laver pour prouver qu'on est cinéaste. Derrière la comédie, il y a une jolie mélancolie.

Et surtout, derrière toute cette nostalgie, il y a un sujet plus costaud qu'il n'en a l'air.

Le moment où tu comprends que l'enfance est finie. Pas d'un coup. Pas avec une fanfare. Ça arrive par petits morceaux. Tu comprends que tes parents sont paumés. Que les couples peuvent casser. Que l'argent peut manquer. Que les adultes mentent. Que les copains changent. Et que le monde n'attend absolument pas que tu sois prêt.

Ça, le film le raconte bien. Les années 80, c'est la carrosserie. Le vrai moteur, il est là.


Alors, Juste une illusion, c'est peut-être un peu trop propre, un peu trop amoureux de ses souvenirs et parfois un peu trop pressé de nous montrer qu'il possède les bonnes valeurs dans la boîte à gants. Mais quand il arrête de vouloir nous expliquer l'époque et qu'il se contente de s'en souvenir, le film touche juste. Et pour ceux qui ont connu ces années-là, il possède même un drôle de pouvoir. Pendant deux heures, vous ne regardez plus vraiment Vincent. Vous regardez parfois le môme que vous étiez.


Et là, forcément, ça devient compliqué de faire le malin au comptoir. Parce qu'au fond, le titre raconte peut-être exactement ça : on croyait que le monde resterait comme ça, que les parents seraient toujours là, que les copains ne disparaîtraient jamais et que l'été durerait éternellement.

C'était juste une illusion. Mais nom de Dieu, elle était pas mauvaise.

Note : 7/10

Raoul-Volfoni
7
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il y a 11 heures

Raoul Volfoni

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