Bruxelles, capital européenne du néolibéralisme, Kika, assistante sociale, va être emportée par un concours de circonstances tragiques et se retrouver au bord de la rue. Quelques mois plus tôt, c’est pourtant la même Kika qui s’amusait discrètement avec sa collègue - et amie - d’une jeune fille venue chercher de l’aide, contrainte de vendre ses sous-vêtements pour survivre. Ironie du sort : c’est en se tournant vers une forme de prostitution BDSM que Kika trouvera les moyens de subsister et de traverser la tempête.
Kika est un film d’une remarquable intelligence politique. A travers un rythme soutenu et une écriture fluide, il explore les points de contact entre deux univers socio-politiques, celui du travail social et celui de la prostitution, univers qui va devenir pour Kika un lieu de solidarité, de lien, de survie. Peu à peu, à mesure qu’elle s’introduit dans ce milieu, elle noue des relations humaines fortes avec ces femmes, tissant un lien quasi syndical face à la violence structurelle de l’époque. Ce sont ces gestes d’entraide, ces paroles franches, cette chaleur inattendue, qui viennent contrebalancer la froideur des institutions bureaucratiques.
Mais avec un pas de côté, on comprend que le cœur du film ne se limite pas à Kika ni même à ces travailleuses du sexe. Il s’élargit à ceux que la société juge déviants : ces hommes qu’elle rencontre, clients du BDSM, aux désirs marginalisés. Et c’est là un geste cinématographique fort : leur donner un visage, les sortir de l’anonymat honteux. Car eux aussi sont souvent broyés, en silence, une violence politique sous-jacente. Eux aussi auraient besoin d’une prise en charge, d’un accompagnement, d’une oreille. A la place, ils viennent se faire violenter, humilier, dominer — pour reprendre le contrôle, on comprend que c’est pour détourner une douleur plus grande. Lorsqu’un client répond à Kika, qui le questionne sur ce qu’il cherche dans la douleur : « oublier celle de ma maladie », le film est au sommet de son intensité. Il ne s’agit plus de sexualité, mais d’une tentative désespérée de composer avec l’existence dans un monde où ils ne trouvent pas leur place.
Si la mise en scène est parfois un peu sèche, un peu fonctionnelle, l’ensemble s’accroche vraiment bien et forme un très bon film social. Un film sans illusions, lucide sur la violence structurelle que subissent les masses, sur le désespoir rampant d’une société qui abandonnent les individus à leurs propres sorts.
Et voilà où nous en sommes aujourd’hui : la plupart des pays européens annoncent des coupes dans le budget du social pour renforcer leurs armées. Le monde que Kika dépeint n’est peut-être qu’un prélude. Et c’est bien cela qui inquiète.