La scène d'ouverture est captivante. Commençons par la décrire. Plan fixe sur une cabane à découvert en lisière de la forêt. Une horde de guerriers en sort progressivement, se dirigeant vers la bicoque. Les hommes se penchent vers la rigole qui la borde pour boire, tels des animaux. Leur chef ouvre la porte, contemple deux femmes apeurées. Il est bientôt suivi par toute sa bande. Grognements de porc. Ils se jettent sur les deux femmes dont les jambes nus gigotent désespérément. Le forfait commis, les deux femmes sont laissées inertes. La tête du chef en gros plan laisse voir des crocs. Les soldats se retirent, en un long plan fixe, tenu jusqu'à ce que le dernier ait disparu. Une fumée s'élève alors de la cabane, qui prend feu. Jaillissement des flammes filmé longuement. Raccord sur un énorme soleil. Au milieu des débris calcinés de la cabane, les corps des deux femmes sont miraculeusement intacts. Un chat noir vient lécher les cadavres, image audacieuse. Il vient de transformer Yone et sa bru Shige en fantômes, en femmes-chats. Pas une parole n'a été prononcée.
Passé cet incipit, le film va prendre un virage résolument fantastique. Yone a conclu un pacte avec les esprits : elles auront le pouvoir - mais aussi le devoir - de revenir de la mort pour sucer le sang de tout samouraï. Elles ne pourront s'y soustraire sous peine de retourner dans le monde des défunts, ni révéler leur identité. C'est à la porte de Rajômon, rendue célèbre par Kurosawa 18 ans plus tôt, qu'est positionné le piège. Dans une obscurité totale que ne vient percer qu'un temple à gauche, un samouraï à cheval irradie soudain. Shige apparaît à son tour, oie blanche apeurée réclamant la protection du guerrier pour traverser la dangereuse forêt de bambou. Un rituel débute : traversée très cinégénique de cet espace maléfique, la jeune femme devançant l'homme à cheval de son allure leste ; arrivée devant un portail, où le protecteur est invité à venir se reposer et boire un thé ; une fumée s'élève à l'horizon ; accueil par les deux femmes, la mère laissant sa bru seule avec Shige qui lance un simple "mettez-vous à l'aise", reçu par l'homme avide de chair fraîche comme une invitation ; jeu érotique du chat et de la souris, s'achevant sur une étreinte au sol ; comme lors du viol, l'homme a d'abord le dessus, jusqu'à ce que le rapport s'inverse, la femme le chevauchant ; elle se penche alors sur la gorge du samouraï, y plante ses crocs ; on retrouve le cadavre de l'homme dans la forêt ; pendant ce temps, Yone a entrepris une danse incantatoire.
Ce schéma va se répéter par trois fois, avec un effet d'accélération, la troisième victime se réduisant à quelques plans. D'une grande clarté. La nature, mi-animale mi fantôme, des deux femmes apparaît en plans furtifs : c'est un pas de velours enjambant une flaque, une queue de cheval qui frémit dans le dos, une patte à poils et à griffe sortant d'une manche, le reflet dans l'eau d'un visage félin. On pense, d'ailleurs, à La Féline de Jacques Tourneur, avec ce personnage de chat prédateur. Leur maquillage évolue, des simples sourcils supplémentaires hérités de la tradition du théâtre kabuki à d'étranges pointillés sur le visage de Yone, à la fin du film. La musique, à base de percussions, vient accentuer la caractère onirique de ces moments.
C'est alors qu'entre en scène Gintoki, le mari de Shige et fils de Yone. On le découvre au milieu des roseaux, hirsute, haletant, poursuivi par un géant menaçant. Enlisé, ce dernier se fait couper la tête. Au milieu des cadavres, Gintoki parvient à fuir à cheval, en une cavalcade qui évoque les westerns hollywoodiens. Le chef Raiko le fait alors samouraï et lui confie la mission d'éliminer les deux mystérieux tueurs de la porte de Rajômon. Gintoki croit les reconnaître mais les deux femmes ne peuvent que nier. En réponse au sempiternel "mettez-vous à l'aise", notre héros ne se jette pas sur Shige tel une bête. Celle-ci ne peut retenir des larmes d'émotion.
Un tiraillement très shakespearien va alors tenir les deux femmes : elles ne peuvent se résoudre à tuer, qui son fils, qui son ex mari. Mais elles sont tenues par un serment. Shige va préférer sept jours de bonheur dans les bras de celui qu'elle aime à l'accomplissement de sa vengeance : elle disparaîtra définitivement à l'issue de cette semaine enchantée. Yone pleurera devant ce destin qui l'oblige à tuer son propre fils. Une authentique tragédie grecque.
Tout cela nous est conté avec un sens esthétique stupéfiant. Bien des images laissent béat. Gintoki longeant les hautes colonnes de la porte de Rajômon dans l'obscurité. Gintoki au sol avec sa mère derrière lui, les deux kimonos noir et blanc se répondant subtilement. Les longs travellings dans la forêt de bambou. D’autres moments passent moins bien : les femmes-chats qui s’envolent frôlent le kitsch, de même que la figure virilisée de Raiko. Et puis, il y a toujours le jeu des acteurs nippons : hommes qui s’expriment avec rudesse tel, ici, Gintoki même lorsqu'il s’adresse à son épouse ou à sa mère, femmes qui fondent en larmes en se jetant au sol, attitude très corsetée de l'ensemble des personnages. Des invariants de la culture japonaise, même si on les trouve beaucoup moins chez Ozu. Enfin, le film faiblit un peu sur sa fin, avec la longue confrontation entre Yona et son fils.
Le film de Shindō rappelle le célèbre Contes de la lune vague après la pluie, avec ces deux femmes revenues d’outre-tombe aux prises avec les hommes, même si Mizoguchi ne parle pas, lui, de vengeance. Dans le bonus du DVD, on apprend que le cinéaste et son épouse Nobuko Otowa, associée à tous ses projets et qui incarne ici Yona, abandonnèrent le cinéma social au profit du fantastique à partir de Onibaba. Ce deuxième opus, sorti 4 ans plus tard, est assez loin de l'acétique L'Île nue, grand succès qui permit au couple de poursuivre sa filmographie sur une voie nouvelle.
7,5