Il y a décidément quelque chose de pourri au royaume du Danemark. Car il y a de moins en moins de surprise dans la polémique cinématographique dérisoire.
Car bien sûr, il devient très difficile, en 2026, de faire un film sur un martyr de la République, tombé sous les coups d'un illuminé, sans que des appels à la dignité (?) soient lancés, ou encore être taxé d'islamophobie par un youtubeur idiot en train de danser la gigue.
Sauf que les faits, eh bien, ils sont têtus.
Même pour ceux qui s'échinent à ergoter sur une initiative forcément suspecte, dès lors qu'elle ne peut venir que de (l'extrême) droite ou susciter la récupération.
Quand on n'assène pas tout simplement, sur la foi d'une simple bande-annonce, que c'est esthétiquement à chier et que jamais on ne donnera ses ronds à un spectacle aussi complaisant.
Il serait intéressant de savoir ce que pense Vincent Garenq de tout ce tumulte.
Car de son côté, c'est plutôt classique, puisqu'avant cet Abandon, il avait braqué sa caméra du côté d'Outreau, avec Présumé Coupable, ou encore déjà exploré le fait divers dans Au Nom de ma Fille et les polémiques politiques dans L'Enquête. Soit trois autres hommes seuls dans la tourmente ou face à un système plus grand qu'eux.
L'Abandon, une fois dépouillé de son immédiateté dans les faits dont il s'empare, ne fera pas exception.
Oui, on peut se poser la question du timing, si proche d'un procès en appel à la défense sombrant dans l'ignominie. Même si un film comme Grâce à Dieu, lui, n'avait pas attendu que la justice passe.
Il n'est pas non plus totalement idiot de s'interroger sur ce qu'un film pouvait apporter au drame, en comparaison d'un documentaire, soit-disant plus objectif et froid.
L'Abandon choisit l'intime et le pudique. En se prenant un peu, tout d'abord, les pieds dans le tapis, avec cette voix off d'outre-tombe commentant les derniers instants d'une vie en suspens. Puis en se montrant beaucoup plus pertinent en illustrant une intense solitude dans l'oeil du cyclone. Des faits qui s'emballent et qui échappent subitement à tout contrôle.
Vincent Garenq filme une mécanique diabolique, ou chaque engrenage vers la tragédie s'emboîte parfaitement dans un ensemble relevant de l'enchaînement invincible et inéluctable. La photographie bleu-gris adoptée en accentue la froideur et l'objectivité. Celle d'une administration aux acronymes ridicules qui livre en pâture, dont certains membres se désolidarisent ou fustigent. Qui ne mesure pas l'urgence de la situation et la proximité de la menace.
Une Education Nationale qui ne sait plus faire bloc, ni dresser les barrages républicains les plus essentiels face aux assauts et aux coups de boutoir du radicalisme, de la négation de la laïcité et de l'irruption des tensions sociales dans le sanctuaire qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être.
Les reproches du référent laïcité n'en sont que plus amers encore, tout comme ces collègues tournant le dos, dans une lâcheté et un égoïsme totalement estomaquants.
La matière de L'Abandon, elle, ne manque pas, illustrant les problématiques à l'oeuvre comme l'autocensure face à la question de la laïcité, qui aura finalement perdu un enseignant pourtant extrêmement précautionneux mais peut-être un peu naïf, l'oubli de la symbolique Charlie, une intégration malade et en chute libre, ou encore les pressions religieuses et la caisse de résonance du chaudron bouillonnant de haine des réseaux sociaux, aux allures de véritable fatwas numériques.
Dommage seulement, malgré sa richesse, que L'Abandon semble parfois aussi un peu emprunté, sans doute conscient des sujets encore inflammables que le film porte, souhaitant visiblement éviter les mauvais procès et les critiques dévoyées, comme si le public était aujourd'hui incapable de lui-même faire la différence entre l'islam et l'islamisme. Un ensemble et des exceptions.
Des précautions manifestement vouées à l'échec.
A l'heure où on éprouve une frousse bleue rien qu'à l'idée de baptiser un établissement scolaire Samuel Paty, et que ce nom devient l'image d'une menace de mort dans la bouche de petits cons qui mériteraient seulement une paire de claques bien sentie et un conseil de discipline, y'a pas à dire, l'abandon, il n'est pas que dans l'Education Nationale. Mais aussi dans tous les esprits et toutes les strates de la société. En forme de démission, de capitulation, de complicité.
Et de lâcheté.
Car Samuel Paty n'est déjà plus le seul hussard de la République à être tombé sous les coups d'un illuminé semblable et animé des mêmes motivations. L'histoire bégaie et ne nous émeut déjà plus trop.
Combien en faudra-t-il encore ?
Car en 2026, plutôt que de se mobiliser, on préfère prospérer sur des polémiques dérisoires et instruire des procès en récupération politique. Ou encore mieux, appeler Bolloré au secours au détour d'un titre de critique, même quand L'Abandon reçoit pourtant le patronage de France Inter et France Télévisions, organes d'informations ô combien fascisants et islamophobes. Un comble.
Exactement le même quand ces petits procès sont menés sur un site qui s'appelle Sens Critique.
Behind_the_Mask, qui n'a pas envie de rencontrer un prophète sur le chemin (tortueux) de l'école.