De L’Odyssée, je ne connaissais que les grandes lignes. Quelques silhouettes entendues d’une oreille distraite pendant mes cours de français, quelques noms échoués sur les rivages de ma mémoire scolaire avant de repartir aussitôt vers des panoramas qui, à l’époque, me semblaient infiniment plus attirants. Pendant que d’autres révisaient Homère, je préférais perfectionner mes patterns sur League of Legends ou peaufiner mes decks sur Hearthstone. Avec les années, j’ai rattrapé une partie de ce retard, mais le vieux poète grec n’a jamais vraiment trouvé sa place parmi ma PAL.
J'étais davantage versé à vagabonder dans la Terre du Milieu, à arpenter les routes pernicieuses de Westeros ou à me perdre dans quelques autres dynasties fantaisistes de second rang. La faute, ou grâce, à une culture populaire qui s’est emparée de moi trop tôt. Et je l’en remercie. Car après tout, ces mondes-là ne sont peut-être que de lointains enfants ou reflets déformés des récits qu’Homère chantait déjà il y a près de 3 millénaires.
Tant et si bien que l’annonce du nouveau Nolan, il y a encore trois mois, peinait à me faire remuer ne serait-ce qu'une oreille. Du moins jusqu’à ce qu’une vague d’aventure ne m’emporte à nouveau, portée par quelques heures de vidéos YouTube à propos d'un certain Elden Ring et la lecture du mythe de Siegfried revisité par Alex Alice durant mon récent voyage en Normandie, dont les paysages ont la magie de me faire revenir à mes amours d’antan. N’est-il pas facile d’apercevoir les silhouettes fantomatiques de la Communauté de l’Anneau sur ses collines de sable ? Mais je m’égare.
Tout cela pour dire, dans ce long préambule (mes plus plates excuses), que ma dernière semaine a palpité dans l’attente de ce film auquel, dès l’instant où je me suis assis dans la salle, j’étais déjà prêt à pardonner ses moindres défauts tant l’envie d’en prendre plein les yeux dépassait la simple raison critique.
Après nous avoir fait voyager dans les confins de l’espace et du rêve, nous avoir emmenés sur les plages de Normandie ou plongés dans l’esprit torturé de l’un des plus grands physiciens de sa génération, Nolan rembobine cette fois encore davantage le temps afin de revenir à la genèse de notre imaginaire occidental et partir à la rencontre, en bon scénariste qu'il est, de la naissance même d’une tradition narrative en se frottant au conteur le plus célèbre de tous.
Ô Muse, conte-moi l’aventure de l’Inventif : celui qui pilla Troie, qui pendant des années erra, voyant beaucoup de villes, découvrant beaucoup d’usages, souffrant beaucoup d’angoisses dans son âme sur la mer pour défendre sa vie et le retour de ses marins.
Encore une fois, l’entreprise pouvait sembler pompeuse, voire prétentieuse. Mais encore une fois aussi, le but de Nolan n’est pas tant de se regarder filmer, d'essayer de laisser sa marque aux forceps dans l'histoire comme un certain Ridley Scott, que de nous offrir un spectacle total. À ses yeux, le public prime sur presque tout le reste. Il cherche avant tout à provoquer des émotions immédiates (le plaisir de l’instant présent), tout autant que des émotions plus durables (ces dépôts de rêveries que laisse le souvenir d’un film, de son expérience vécue dans une salle obscure).
Je ne vais pas m’attarder davantage sur les détails techniques. D’autres l’ont déjà fait avant moi, et avec des mots plus sages. Je retiens néanmoins deux choses. La première, c’est ce rythme auquel Nolan semble vouloir nous habituer depuis Tenet et qui a atteint son zénith avec Oppenheimer, où il épousait, à fortiori, la psyché de son héros. M'est avis que l'écriture du script à la première personne y est pour beaucoup. Ce que je veux dire, c’est que son découpage, qui a toujours été si minutieux, semble avoir pris ces dernières années une nouvelle direction. Il est devenu plus vif, plus syncopé, parfois plus brutal. Jennifer Lame, sa nouvelle monteuse, n’y est sans doute également pas étrangère non plus.
Tout ce que je sais, cependant, c’est que, de mon vécu, il en ressort un rythme moins aéré, une sensation d’urgence permanente avec laquelle j’ai parfois du mal à jongler ou scotcher les bouts. Les scènes rebondissent plus vite qu’auparavant, elles sont plus anguleuses, moins souples, comme si Nolan avait une peur terrible de nous perdre en chemin, comme s’il ne nous faisait plus entièrement confiance pour apprécier ces moments de relâchement qui existaient pourtant encore dans Interstellar. Certains me répondront que cette vivacité était déjà en germe dans Inception. À cela je rétorquerais que l’emboîtement des différentes timelines forçait naturellement ce rythme et rendait cette accélération plus lisible même.
Et deuxièmement (car oui, ce n’était que mon premier point) : le désir de rendre ses décors palpables, d'offrir une nouvelle jeunesse aux mythes. C’était déjà à l'œuvre dans sa trilogie Batman. Sous sa caméra, les chants d’Homère ont l'air d'appartenir à la vraie Histoire et non plus simplement aux légendes. Là où beaucoup auraient adopté une approche infiniment plus lyrique, Nolan choisit au contraire le tangible, le concret, le minéral. Jamais le voyage d’Ulysse ne m’aura semblé aussi réel. Mention spéciale au passage sur les terres arides d’Hadès (qui ont un petit goût de Dune, nan ?) face auxquelles notre intrépide et insolent voyageur devra faire front à son destin, aux paroles de l’oracle et à la charge d’honorer ses morts.
Une tragédie qui lui pèsera de plus en plus lourd au fil du voyage, jusqu’à l’obliger à faire enfin éclater une vérité qu’il aura trop longtemps tue : cette fameuse infidélité à la Loi de Zeus lui ayant offert la victoire. Il n’est d’ailleurs pas étonnant d’entendre cette réplique émailler le film une bonne quinzaine de fois. Car l’histoire d’Ulysse, son « Odyssée » qui est la traduction de son nom dans le texte original, est avant tout celle d’un homme rongé par ses remords, entreprenant le voyage de retour vers sa terre natale, Ithaque, afin d’y retrouver sa femme et son fils qu’il a été forcé d’abandonner plus de 20 ans auparavant.
Tout au long de ce périple, on comprend rapidement que la guerre n’était pas le défi le plus ardu. L'Iliade n'était que la face grise d'une pièce encore plus sombre. Le plus difficile, ici, c’est de rentrer chez soi. De réussir à se retrouver après un tel acte de barbarie. Ulysse le dira lui-même : cette nuit-là, en s’échappant du cheval de Troie, ce n’est pas seulement la cité qui a brûlé, mais le monde entier. Cette rage accumulée durant plus de dix années de siège sur les plages arides de Troie a fini par embraser la furie des hommes. En faisant de son offrande un piège, en précipitant la chute du royaume de Priam, quelque chose s’est irrémédiablement brisé en Ulysse. Si bien qu’il se retrouve désormais hanté par des visions d’Athéna qui, comme nous l’apprendrons à la fin, a pris les traits d’une jeune femme décapitée sous la fureur de ses hommes durant le sac de la cité.
Homère a ciselé son histoire en chants, et chaque chant représente presque un tableau, une étape du voyage du héros si chère au professeur Campbell. De là, Nolan réussit néanmoins le petit prodige de tout relier dans un même fil d’Ariane, de nous donner l’illusion que tout cela appartient à une même temporalité qui se chevauche. C’est d’ailleurs le propre de son cinéma : faire mumuse avec le temps, utiliser le trope de l'anamnèse, imbriquer avec minutie différentes trajectoires jusqu’à les faire converger dans un dernier acte au souffle épique. Bien qu’ici, je dois l’avouer, ce souffle épique m’a légèrement fait défaut. En même temps, lorsque la concurrence s'appelle Charybde, un Géant ou Circé, il devient difficile de faire plus grand encore.
Aussi, Nolan, plutôt malin, choisit alors une autre voie. Le dernier geste de son héros est certes guerrier, mais il est surtout question de le placer face à la leçon qu’il a tirée de sa longue traversée au sein de cette longue tirade versée à sa femme, alors encore en déguisement de mendiant. Et je dois reconnaître que la lame a bien failli couler devant cette vérité qui finit enfin par éclater, la sagesse que renferme cette histoire, venant tout briser comme la vague d'un typhon contre un navire.
Cette peur de rentrer chez soi. Cette insolence envers des dieux capricieux et cryptiques. Cette peine et cet immense vide qui succèdent au carnage. Cet amour qui le lie à sa femme, laquelle, pendant des années et des années, a tenu sa couronne en l’attendant fidèlement face aux profiteurs et prétendant pullulant aux tables de sa maison. Tout cela constitue des vérités universelles qui expliquent pourquoi, encore aujourd’hui, l’histoire d’Homère (pour peu qu’il ait seulement existé et qu'il ne soit pas plutôt le nom donné à un groupe d’aèdes, dont j'apprécie la théorie) demeure toujours aussi poignante et aussi riche de savoir et de philosophie.
Au sortir de ce périple, il fait du bien de constater que certains réalisateurs cherchent encore à nous procurer ce type de sensations. Des enchanteurs d’images qui perpétuent la tradition, sèment la terre et nourrissent d’engrais les futurs cinéastes et les imaginaires de demain. À ce titre, j'ai presque imaginé apparaître lors du générique finale (plutôt que cette musique signée Travis Scott qui dénote et empêche un brin le souffle de contemplation qui suit cette tornade), l'épitre de René Barjavel dans L'Enchanteur :
Aux bardes, conteurs, troubadours, trouvères, poètes, écrivains, qui depuis deux mille ans ont chanté, raconté, écrit l'histoire des grands guerriers brutaux et naïfs et de leurs Dames qui étaient les plus belles du monde, et célébré les exploits, les amours et les sortilèges, aux écrivains, chanteurs, poètes, chercheurs d'aujourd'hui qui ont ressuscité les héros de l'Aventure, à tous, morts et vivants, avec admiration et gratitude je dédie ce [film] qui leur doit son existence, et je les prie de m'accueillir parmi eux.
Mais peut-être cela aurait-il été un peu trop long ou mal venu. Vous voyez néanmoins l’idée.
En se confrontant à l’adaptation de ce qui est sans doute le plus grand texte occidental, un des piliers de notre culture et de notre civilisation, Nolan a donc réussi à légèrement s’effacer derrière les mots de son aîné pour s'adjoindre, à son tour, dans cette longue chaîne des passeurs d’histoires.