Peu adaptée au cinéma, l'Odyssée est une œuvre majeure intemporelle mais malgré un récit dense propice à l'aventure, complexe à transposer au cinéma. Ainsi, nous avons plus souvent eu droit à des films références (O'Brother des frères Coen en 2000) ou à des films centrés sur une partie du mythe (le Retour d'Ulysse de Pasolini en 2024 avec Ralph Fiennes dans le rôle titre). La dernière véritable adaptation remonte à 1954, portée par le fringuant Kirk Douglas.
Il est ici remplacé par Matt Damon, accompagné d'un casting cosmopolite blindé de stars. Casting qui a crée un flots de polémiques ridicules venant de réacs frustrés, faisant ainsi ironiquement écho à la note d'intention du réalisateur.
La notion de récit est intrinsèquement liée à l'espèce humaine. Que ce soit au VIIIème siècle avant J.C ou au XXIème, notre espèce est avide d'histoires, notamment celles capables de donner des réponses aux questions fondamentales que l'humanité se posera éternellement : le sens de la vie, qui sommes nous en tant qu'espèce. Sous l'Antiquité, ce sont des poètes comme Homère ou Eschyle (le mythe de Prométhée) qui se sont collés à la tâche. À partir du XXème siècle, les réalisateurs ont pu apporter leur pierre à l'édifice. Récemment, nous avons eu le bonheur d'avoir deux magnifiques propositions différentes par Miller : 3mille ans à t'attendre (2022) et Furiosa (2024). Nolan avec son Odyssée est dans la lignée thématique du raté On l'appelait Robin des bois (2026) ou du réussi le Retour d'Ulysse : remettre en cause la notion de héros et questionner le pouvoir du récit.
Époque sombre oblige, l'heure est à la destruction de la figure héroïque, rappelant en cela le cinéma des années 70. Le Ulysse de Matt Damon ne peut plus être celui de Kirk Douglas, il est très proche de la version proposée par Ralph Fiennes. Autrefois désiré par les femmes et envié par les hommes, il est désormais un être faillible dont on doute, dont le jugement et les actes sont critiqués. Son retour vers Ithaque apparaît alors comme un parcours rédempteur où son plus grand défi est d'oser affronter sa culpabilité. La guerre de Troie est son péché originel. La destruction de la cité provoquée par l'hybris des hommes marque la fin du sacré. Le retour du roi d'Ithaque en terre promise passe par une acceptation de ses fautes puis par une série de sacrifices lui permettant de, littéralement, se laver de ses péchés. Les différentes aventures subies par Ulysse et son équipage sont d'autant de petits cailloux semés pour parvenir à cette rédemption. Comment retrouver le sens du sacré dans une ère tombée dans l'obscurantisme.
Les différents changements opérés par Nolan ont pour but de servir au mieux cette vision. Ainsi, l’envoûtante Calypso fusionne avec Nausicaa et les lotophages, permettant de mettre à profit la narration non linéaire si chère au réalisateur anglais. Si elle peut parfois s'avérer être un simple gimmick inconsistant comme dans Dunkerque (2017), elle transcende ici le propos du film. Il en est de même pour le passage avec les sirènes qui ne sont plus de diaboliques tentatrices, leurs chants révèlent aux marins les vérités douloureuses qu'ils préfèrent refouler plutôt que de s'y confronter. On appréciera au passage l'aspect féministe du long métrage, également présent à travers le personnage de Circé qui devient un hashtag balance ton porc. Pas très subtil mais efficace.
Tout autant que soit réussie cette épopée, Christophe Nolan n'échappe à ses défauts habituels. Film un poil longuet, les scènes de bagarre sont parfois brouillonnes à cause d'une gestion de l'espace non maîtrisé, voire notamment la séquence où Ulysse massacre les prétendants.
Si le film en jette, les costumes sont...comment dire...quelque peu approximatifs, particulièrement les cuirasses des troyens et des lestrygons (les géants). On pourra également regretter quelques loupés émotionnels, bien rares heureusement, comme la scène où Ulysse et son chien se reconnaissent.
À contrario, les relations Télémaque-Pénélope-Ulysse ne sont pas loupées. Pénélope permet, entre autre, de souligner la nuisance du patriarcat. Quant à Télémaque, sa quête du Père fait de lui le porte-étendard de la nouvelle génération dont la mission est de corriger les erreurs de l'ancienne. En cela, il peut être considéré comme le véritable héros de cette histoire. Dommage qu'il soit campé par le trop banal Tom Holland.
Malgré quelques défauts visibles, Nolan réussi à les masquer en arrivant à insuffler suffisamment de vie à son histoire et à ses personnages. Il effectue un travail d'adaptation malin dont le détournement de certains protagonistes et péripéties n'est là que pour mieux interroger les incertitudes civilisationnelles et identitaires de notre époque, respectant ainsi l'esprit du matériau de base et prouvant au passage que le poème d'Homère, malgré ses quelques 3400ans, est toujours un passionnant sujet de réflexion.