Peut-être par modestie ou outrecuidance, Nolan s'attaque à un nom plus grand que le sien, un nom qui a traversé les siècles et continue aujourd'hui de solliciter notre imagination, de brosser notre fascination du mythe et de sillonner le sanctuaire des oeuvres dont l'idée même de les réadapter éveillent des appréhensions fermes puis des opinions volatiles. En exhumant L'Odyssée pour le projeter sur grand écran, Christopher Nolan se mesure à un récit légendaire, dont l'empreinte irrigue encore une grande partie de la cosmogonie universelle. Un pari aux premiers abords téméraire, mais qui en réalité ne reflète que l'infatuation d'un réalisateur qui sait qu'avec le mot "Odyssée" combiné à "Nolan", il déplacera des foules, tandis que son formalisme séduira facilement le grand public.
Pour la deuxième fois consécutive, il délaisse la science-fiction et s'attaquer à un récit mythologique, manquant peut-être d'inspiration mais cherchant avant tout à maîtriser son sujet. Ce dernier, à l'instar d'Oppenheimer, est dans sa globalité moins alambiqué, moins temporellement tarabiscoté. Et on ne lui en voudras pas de mettre de côté ses labyrinthes narratifs superflus qui ont longtemps constitué sa signature. Nolan fait preuve d'un peu de classissime dans son fil conducteur, un choix qui témoigne une volonté de ne pas déborder de l'oeuvre originale, une retenue comme forme de respect mais qui s'inscrit dans du convenu.
C'est le mot qui définit l'Odyssée. Convenu.
L'odyssée est plutôt un bon blockbuster d'action, mais étonnamment prudent, qui s'appuie comme toujours chez le cinéaste britannique sur une maîtrise visuelle convaincante. Il réussit assez souvent, à donner de la grandeur à l'espace, de la profondeur aux paysages, rendant aussi hommages aux fresques naturelles Marocaines, Italiennes et Islandaises.
Le montage s'en résulte plutôt organique (bien qu'un peu moins que celui d'Oppenheimer) et associé à une gestion du rythme particulièrement efficace, qui fait défiler les trois heures avec une étonnante limpidité. Sur ce point, Nolan remplit son contrat : le spectacle est là, et ne laisse que rarement le temps à l'ennui de s'installer.
Mais j'ai envie de vous dire... Peut-être même un peu trop. L'odyssée d'Homère étant substantiellement colossal, Nolan donne l'impression de cocher méthodiquement les grandes cases de l'épopée. Chaque épisode s'enchaîne avec une efficacité irréprochable, mais sans toujours prendre le temps de respirer. Et les moments de vies ? Les voyages entre deux lieux ? Il faut absolument prendre le temps de laisser les personnages vivre et de donner de la matière aux relations. Beaucoup de ces haltes auraient gagnées à s'étirer, à nous immerger davantage, à nous laisser naître le doute, l'excitation ou la peur. Les événements arrivent, puis disparaissent presque aussitôt. Ce qui m'embête un peu là dedans c'est que l'Odyssée c'est par définition une aventure. Mais en ne gardant que le coeur d'une étape, il émousse ce côté aventure.
D'ailleurs je me permet un détour sur la BO qui à bien des égards n'est que de l'emphase assez lourdingue, qui cherche à dicter ce qu'on doit ressentir. J'ai vu quelqu'un dire avec justesse que le problème n'était pas la musique constante puisque dans Twin Peaks elle l'est, mais utilisée avec brio sans tenir par la main le spectateur. Dans l'odyssée elle a juste un but démonstratif, au point d'en devenir inopérante et d'éroder nos sentiments. Je suis juste totalement d'accord.
Sinon pour beaucoup de choses, Nolan ne parvient pas à s'extirper des écueils de blockbuster américain, s'enlisant notamment dans une vision assez manichéenne. Une vision qui est cristallisée par le méchant Robert Pattinson (qui en fait beaucoup trop c'est juste pénible mec on voit que tu joues un rôle) et le gentil mignon Tom Holland.
Certes, le film esquisse une légère remise en question de cette lecture binaire à la fin, mais elle demeure si timide qu'elle ne peut PAS reconfigurer ce qui a été établi pendant trois heures.
Quand on sait qu'Ulysse et son équipage étaient des pilleurs, violeurs... Pourquoi les dépeint on de manière si lisse ? Si l'on prends Ulysse comme illustration. Le mec est censé être rusé, manipulateur, son épopée se repose sur ses violences... Alors pourquoi transformer un personnage profondément ambivalent en héros immaculé ?
Bah moi j'ai l'a réponse... Nolan = Blockbuster. Blockbuster = Héros. Héros = Gentil.
Voilà... Comme toujours chez Nolan : Des personnages noirs ou blancs, pas de nuances, pas de relief.
De toute façon, comme je l'escomptais, il a encore échoué dans sa création de personnages, tous inintéressants, sans aspérité et trop souvent (ce qui récurrent et notoire chez Nolan) didactiques. On se téléporte à tel point, pour rencontrer tel mec avec laquelle on aura aucun moments de vie, aucun développement... Juste quelques infos pour nous guider dans notre quête.
EH... Christopher... ? Quelle scène on pourrait faire, qui ne sert à rien, déjà vu dans 1000 films et qui ne sert qu'à légitimer nos personnages... ? Hein tonton Christopher...?
Quoi ???!!
Un faux entraînement avec l'ancien ami d'Ulysse et mentor de son fils ? GÉNIAL ! BONNE IDÉE ! Il pourrait même lui apprendre un truc inutile et balancer des proverbes horripilants ! SUPER !
Enfin bref, Nolan ponce ses personnages jusqu'au lissage ultime.
Mais de toute manière le film entier est lisse, il y a énormément de retenue chez Nolan. Pourtant il Malgré le -12, on aura juste quelques "fuck" mais rien de sanglant, de gore. Rien d'incongru.
Comment veut tu être choqué ou avoir un quelconque recul des barbaries si elles sont aseptiques ? Du Nolan, du blockbuster... On édulcore tout.
Ironiquement on nous dit souvent que l'on a pas pu apprécié la grandeur du film sur écran de cinéma classique. Pfff... Déjà que je déteste le principe d'avoir une classe éco et une classe affaire pour le cinéma, avec 4 pauvres cinéma en Europe adéquat à son film, mon expérience n'aurait pas été bien différente étant donné que ce que je reproche à Nolan n'a rien à voir avec son visuel.
Néanmoins son manque de présomption lui vaudra un film sans ambages oiseux, seulement plat. C'est moins de l'esbroufe, seulement du convenu. Alors ça reste du Nolan, donc il s'appuie encore un peu de ses détours et ramifications temporelles comme ressort au dynamisme.
Mais il arrête enfin ses scénarios sibyllins qui flagornent l'égo du spectateur, construit une intrigue dont l'architecture se veut moins abstraite et se laisse enfin le temps de poser l'essentiel.
Bref, rien de subversif sur le grand écran, loin d'une sédition de l'orthodoxie des cahiers de charges américains. Du Nolan, du formalisme.
Mais du Beau qui ne transmet rien. Alors je continue de regarder le cinéma de Nolan avec politesse, mais émotionnellent évidé.