Bienvenue dans cette nouvelle page de Ciné-Sophia, l’endroit idéal pour forcer des cinéphiles en col roulé à regarder des polars poisseux. Aujourd'hui, on enfile ses bottes en caoutchouc et on s'envole pour l'Andalousie de 1980 avec La Isla mínima d'Alberto Rodríguez.
Prenez True Detective, retirez le mysticisme texan et le pack de six de Matthew McConaughey, et remplacez-les par deux flics espagnols moustachus qui roulent en bagnole asthmatique au milieu de nulle part. Bienvenue dans les marécages du Guadalquivir… Bienvenue dans l’Andalousie de 1980, au cœur de la transition démocratique espagnole, où deux inspecteurs que tout oppose — un jeune idéaliste un peu niais et un vieux briscard aux méthodes héritées du franquisme pur jus (comprendre : il pose les questions avec les poings) — débarquent dans un village paumé pour enquêter sur la disparition de deux adolescentes. Très vite, on comprend que le tueur en série local n'est pas le seul problème : c'est toute la région qui sent le rance.
À première vue, nous sommes dans un polar à l’esthétique géométrique somptueuse. À deuxième vue, dans un traité de philosophie politique déguisé en thriller rural. À troisième vue, nous avons besoin d’un psychanalyste, d’un historien et d’un GPS.
C'est là qu'Héraclite débarque avec sa célèbre formule : « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. » Manque de pot, Alberto Rodríguez a choisi de filmer un delta. Et dans un delta, l’eau ne coule pas : elle stagne, elle croupit, elle accouche de moustiques de la taille d'un poing. L’Espagne de 1980 est censée être en pleine Transición, ce moment magique où le pays passe de la dictature à la démocratie en prétendant que personne ne se souvient vraiment de ce qui s’est passé entre 1939 et hier matin. On nous vend le grand fleuve du changement d'Héraclite ; Rodríguez nous filme la mare aux canards de Parménide. On nous promet le grand bond en avant ; il montre l’inertie en marche.
Le changement est une illusion d'optique pour les citadins de Madrid. Les structures de pouvoir sont les mêmes qu'en 1975, les notables locaux exploitent toujours les ouvriers, et le machisme ambiant a de beaux jours devant lui.
Si Héraclite s’inquiète du changement et Parménide de son absence, Jacques Derrida arrive avec une autre mauvaise nouvelle : l’hantologie (hauntology), cette idée que le présent est constamment hanté par les spectres du passé. Car même lorsque l’histoire avance, elle emporte toujours ses fantômes avec elle.
Dans La Isla Mínima, le spectre a une moustache et s’appelle Juan. C’est le vieux flic. Il est efficace, il sauve son partenaire, mais — oups — on découvre qu’il était un tortionnaire notoire de la police secrète franquiste, surnommé « Le Corbeau ».
Juan n’est pas seulement un personnage : il est le fantôme politique du régime précédent. La démocratie espagnole roule vers l’avenir, mais elle le fait avec un revenant assis sur le siège passager.
Note pour les idéalistes : Le film nous pose une colle délicieuse. Pour arrêter un monstre sadique au fond des bois, la toute jeune démocratie a besoin d'utiliser un autre monstre, recyclé pour l'occasion. C'est du Machiavel de comptoir, mais appliqué avec une efficacité redoutable. La fin justifie les moyens, surtout quand les moyens portent un imperméable beige. Quelque part dans sa tombe, Machiavel prend des notes. Même lui n’était pas certain que Le Prince devait servir de manuel de ressources humaines pour les démocraties naissantes.
Le mal, dans le film, n’a rien de spectaculaire.
Pas de génie criminel à la sauce hollywoodienne. Pas de grand monologue démoniaque sous un éclairage expressionniste.
Le mal est administratif. Quotidien. Diffus.
On pense alors à Hannah Arendt et à sa célèbre notion de banalité du mal. Les habitants savent des choses mais se taisent. Les autorités ferment parfois les yeux. Certains personnages semblent davantage préoccupés par la préservation de l’ordre que par la justice.
Chez Arendt, le mal prospère lorsque les individus cessent de penser. Chez Rodríguez, il prospère aussi lorsqu’ils commencent à calculer.
L’opposition entre les deux policiers est presque une expérience de pensée kantienne.
D’un côté, le jeune inspecteur, démocrate, idéaliste, convaincu que les règles existent pour être respectées.
De l’autre, son collègue plus âgé, héritier des méthodes franquistes, qui considère que la fin justifie parfois les moyens.
Imaginez Immanuel Kant assis dans la voiture des inspecteurs.
Toutes les cinq minutes, il ouvrirait la portière en criant :
— « Le respect de la dignité humaine n’est pas une option procédurale ! »
Puis il demanderait à être déposé à Königsberg.
Le film pose ainsi une question classique : peut-on produire la justice à partir de méthodes injustes ?
Kant répond non.
Le polar noir répond : « Ça dépend du box-office. »
Rodríguez, lui, répond quelque chose de plus inconfortable : parfois les démocraties héritent d’outils fabriqués par les dictatures.
Mais le philosophe qui hante véritablement le film est peut-être Friedrich Nietzsche.
« Quand tu regardes longtemps l’abîme, l’abîme regarde aussi en toi. »
Les enquêteurs poursuivent un monstre, mais découvrent progressivement leurs propres zones d’ombre. La frontière entre le policier et le criminel devient trouble, comme les eaux stagnantes qui entourent l’enquête.
Rodríguez semble avoir lu Nietzsche et s’être demandé :
« Et si l’abîme avait une moustache ? »
Enfin, le film constitue une méditation involontairement hobbesienne.
Pour Thomas Hobbes, l’État existe afin d’empêcher la guerre de tous contre tous.
Or ici, l’État paraît absent, fatigué ou compromis.
Les campagnes andalouses ressemblent à une zone périphérique où le contrat social n’a jamais reçu sa copie signée. Les citoyens se débrouillent, les notables règnent, les secrets circulent plus vite que les rapports de police.
Le Léviathan existe encore, mais il semble coincé dans un marais avec une panne de moteur.
La Isla Mínima est ce qui arrive lorsqu’un thriller rencontre un séminaire de philosophie politique dans un village où personne ne veut répondre aux questions.
Alberto Rodríguez filme les marais comme Martin Heidegger décrivait l’être : quelque chose dont tout le monde parle, que personne ne comprend vraiment, et qui finit par rendre tout le monde légèrement mélancolique.
Son génie consiste à faire de chaque plan une interrogation morale. Qui est coupable ? Qui est responsable ? Peut-on réellement tourner la page d’une dictature ou se contente-t-on de changer la couverture du livre ?
À la sortie du film, on croit avoir vu une enquête criminelle.
Puis on réalise qu’on vient surtout d’assister à l’autopsie d’un pays.
Le tueur est arrêté. Le passé, beaucoup moins.
Et comme souvent en philosophie, le monstre n’était pas caché dans les marécages.
Il était déjà dans les fondations.