Guillermo del Toro, depuis plus de vingt ans, consigne ses pensées dans un petit carnet usé, compagnon fidèle de son imaginaire foisonnant. Page après page, il y accumule des griffonnages, des croquis étranges, des fragments d’histoires, des idées de créatures et de mondes fantastiques. Véritable coffre aux trésors, ce carnet est aussi une mine d’horreurs, où s’entremêlent rêves et cauchemars, mythes anciens et souvenirs personnels. Chaque dessin, chaque note semble être une porte ouverte vers un univers parallèle. Après des années à y semer les graines de son inspiration, Del Toro sent qu’il est temps de revenir à ce recueil intime pour en extraire la matière d’un nouveau film.
La première idée qui surgit de ce carnet plonge ses racines dans les songes d’enfance du cinéaste. Del Toro se souvient qu’enfant, chaque nuit, à l’heure de minuit, il croyait s’éveiller pour voir un faune émerger lentement de derrière l’horloge de son grand-père. Cette vision à la fois merveilleuse et terrifiante, gravée dans son esprit, deviendra la pierre angulaire de son futur scénario. Ce souvenir récurrent, oscillant entre rêve et réalité, incarne parfaitement le thème central de son œuvre : la frontière fragile entre le monde réel et l’imaginaire, entre la peur et la fascination.
À mesure que le script prend forme, Del Toro comprend que son nouveau film entretient un lien profond avec El Espinazo del Diablo. Comme ce précédent long-métrage, il abordera la guerre civile espagnole et ses répercussions sur l’enfance, la peur et la perte de l’innocence. Cependant, plutôt qu’une suite directe, il s’agit d’une continuation thématique, une suite spirituelle, qui explore les mêmes obsessions sous un prisme plus mythologique et poétique.
En 2006, El Laberinto del Fauno sort enfin au cinéma après des années de gestation et d’écriture.
Ofelia arrive dans une atmosphère lourde et suffocante : sa mère, enceinte et affaiblie, l’emmène vivre chez son nouveau beau-père, le capitaine Vidal, un homme froid et autoritaire. Le tout se déroule durant les dernières années de la guerre civile espagnole, sur fond de Seconde Guerre mondiale. Autour d’elle, la violence, la discipline et la peur dictent le quotidien. Ofelia, qui n’a rien demandé à tout cela, supporte mal cette nouvelle vie qui lui est imposée. Incapable de s’adapter et cherchant à échapper à la brutalité du réel, elle se réfugie dans un monde imaginaire qu’elle se crée pour survivre, un sanctuaire mental où les merveilles prennent le pas sur les horreurs du monde adulte.
Le monde intérieur d’Ofelia se distingue immédiatement par sa palette chaleureuse : des rouges profonds, des ors lumineux, une chaleur visuelle presque tactile. La réalité, en revanche, est dominée par des tons froids, des bleus glacés et austères qui soulignent la rigidité militaire du capitaine Vidal et le climat de guerre. Plus le récit avance, plus ces deux univers se répondent et s’influencent. Les couleurs se contaminent, se mélangent subtilement, comme si les frontières entre rêve et réalité se fissuraient. Dans son univers fantasmatique, Ofelia retrouve de la joie, de la liberté : tout y est plus beau, plus vivant, les décors, les créatures, les lieux et même la musique semblent respirer au rythme de son imagination.
Javier Navarrete, déjà complice de Del Toro sur El Espinazo del Diablo, signe pour ce film une partition d’une délicatesse bouleversante. Sa musique, presque murmurée, est comme une berceuse mélancolique qui plane sur le film. Elle accompagne chaque scène avec une grâce hypnotique, parfois tendre, parfois sinistre, mais toujours poétique. C’est un conte, un chant lancinant qui nous happe progressivement. Pour moi, cette bande sonore est un chef-d’œuvre à part entière.
Les monstres du film sont tout aussi marquants que son histoire. Le faune, majestueux et ambigu, et l’homme pâle, figure cauchemardesque à souhait, sont des créations visuelles inoubliables. Tous deux sont interprétés par Doug Jones, déjà aperçu dans Mimic et Hellboy, acteur capable d’habiter les créatures les plus étranges. Le travail physique, la gestuelle, les costumes et les prothèses composent des silhouettes dérangeantes et fascinantes. On sent, dans ces créatures, l’influence directe des dessins du carnet de Del Toro : un imaginaire personnel, foisonnant et singulier.
Les Oscars de la meilleure photographie, des meilleurs décors et du meilleur maquillage remportés par le film sont totalement mérités. L’esthétique du film est d’une beauté rare : chaque plan semble composé comme une toile. Les textures, la lumière, les ambiances, tout est pensé avec une précision artisanale. À tel point qu’on pourrait même regretter qu’il n’ait pas remporté également l’Oscar de la meilleure musique, tant la partition de Navarrete élève le film.
Ivana Baquero incarne Ofelia avec une justesse remarquable. Les rôles d’enfants sont souvent difficiles à porter, mais elle parvient à transmettre à la fois la fragilité et la détermination de son personnage. Son visage doux, sa curiosité permanente, sa sensibilité presque palpable nous attachent immédiatement à elle. On a envie de la suivre, de l’accompagner dans ce monde imaginaire qui semble être le seul lieu où elle puisse réellement respirer.
Ariadna Gil et Maribel Verdú incarnent deux formes de figure maternelle. Gil, dans le rôle de Carmen, la mère malade, est une présence effacée, presque fantomatique, étouffée par la peur et la souffrance. À l’inverse, Maribel Verdú, en Mercedes, incarne une mère de substitution pour Ofelia : forte, courageuse, proactive. Elle n’est jamais une demoiselle en détresse ; elle agit, protège, résiste. Sa force tranquille donne au film un ancrage humain, presque instinctif. On espère ardemment la voir triompher.
L’horreur du film ne provient pas des créatures fantastiques )elles sont, au fond, des manifestations mystérieuses de l’imaginaire), mais bien du capitaine Vidal. Obsédé par la perfection, rigide dans ses habitudes et terrifiant dans sa froideur, il incarne la brutalité humaine à l’état pur. Son élégance militaire, son aspect toujours impeccable ne font que masquer la violence qui bout en lui. Et au fur et à mesure, son visage se déforme, littéralement, après la blessure qu’il reçoit à la bouche : son apparence finit par refléter ce qu’il est réellement, un monstre sans masque.
Sergi López donne à Vidal une présence glaçante. Sa manière de jouer l’autorité, l’absence totale d’empathie, cette propension à aller toujours trop loin… Tout contribue à en faire une figure de terreur bien plus effrayante que n’importe quelle créature fantastique. Il est le cœur noir du film.
La fin m’a littéralement brisé. Je ne m’attendais pas à ce que le film ose aller aussi loin dans sa noirceur et sa beauté. Ce n’est pas tant le sort d’Ofelia qui m’a ému, mais la poésie immense qui se dégage de ces dernières images : ce mélange de tragédie, d’espoir et de magie laisse une empreinte durable. C’est une conclusion à la fois cruelle et sublime.
El Laberinto del Fauno demeure une œuvre qui dépasse les frontières du cinéma : un conte sombre où l’imaginaire devient un refuge face à l’horreur du réel. Guillermo del Toro y tisse un récit d’une beauté fragile, où chaque détail : musique, lumière, créatures, jeux d’acteurs contribue à une expérience profondément humaine. On en ressort bouleversé, comme si l’enfance d’Ofelia nous avait touchés en plein cœur. Un film qui marque, qui hante, et qui continue de grandir dans notre mémoire bien après son dernier plan.