Ça commence dès la première minute, pour ne pas dire dès la première seconde. On comprend très vite que, sur le plan purement cinématographique – et même sur le plan de la pertinence historique – il va n'y avoir aucun suspense.

Une voix off parle. Puis elle parle encore. Et elle ne s'arrête jamais vraiment, en fait.

Elle ne s'arrête que pour laisser la place à des dialogues qui parlent eux-mêmes comme des voix off. Et on se demande franchement pourquoi parler autant quand tout a déjà été dit dès les trois premières phrases du film. Poutine c'est un tsar, et on va raconter l'histoire de son Raspoutine. C'est presque littéralement dit comme ça.

(Mazette ! Que ce film va être subtil ! Heureusement qu'on a DEUX HEURES ET DEMIE de film pour développer une telle lecture de la Russie contemporaine... #sarcasme.)


Le pire c'est qu'il est bien difficile de s'étonner que le film parle autant malgré l'indigence annoncée de son propos. Là encore, dès la première minute, il n'y a pas besoin de lire le générique pour comprendre qu'on a affaire ici à une adaptation de roman. Le verbe est descriptif quand l'image n'est qu'illustrative. Si on ferme les yeux, on ne loupe STRICTEMENT rien. C'est ce qu'on appelle, dans le jargon, de la bonne grosse adaptation de merde.

On ne saluera donc pas le travail d'Emmanuel Carrère à l'écriture, peut-être bon romancier mais manifestement piètre scénariste (en tout cas, en ce qui concerne cette affaire).


C'est l'enfer. Juste l'enfer.

Un vrai bingo des pièges dans lesquels ne pas tomber. Ça va même au-delà des affres habituelles de l'adaptation loupée.

Par exemple, le film a beau se passer quasi-exclusivement en Russie que pourtant tout le monde parle anglais. À dire vrai, plus que la langue (parce qu'après tout : pourquoi pas), ce qui pose surtout problème, c'est la manière de jouer qui se fait à l'anglaise ; pour ne pas dire à l'américaine.

Il n'y a pas grand chose de russe dans cette Russie. Le film ne semble d'ailleurs même pas avoir la prétention d'essayer de satisfaire à ce genre de préoccupation. Ça reprend juste l'image occidentale qu'on peut s'en faire en tant que touriste ou bien en tant que scrutateur de journaux télévisés, rien de plus.


Ainsi la décennie noire se résume-t-elle dans ce film à une gigantesque boîte de nuit où tout le monde s'amuse et jouit de la liberté nouvellement acquise, tandis que Poutine est appréhendé comme celui qui a empêché la Russie de devenir la vraie démocratie qu'elle aurait dû devenir sans lui.

L'ingérence étatsunienne – y compris dans le trucage de la réélection d'Eltsine – est totalement éludée. Tout ça n'est qu'une affaire bien russo-russe qui n'implique que des oligarques bien locaux. Les conséquences de la thérapie de choc sont évacuées en une seule phrase d'exposition parmi la multitude que peut produire le film durant ses interminables 2h25.

Rien ne se passe dans la rue, tout se passe dans des bureaux, des restaurants ou des résidences de luxe. Et en guise de récit, on doit juste se contenter d'un fil tissé entre les derniers événements d'actualité, le tout avec (parfois) de vrais accents de mauvais docu-fiction.


La mise-en-scène est bien évidemment au diapason. Comme dit plus haut, on est dans la bête illustration. C'est à tel point qu'au moment d'aborder l'accident du Koursk, le film se retrouve à intégrer une reconstitution en 3D pour nous expliquer l'explosion, comme si on était au JT (mais clairement pas comme si on était au cinéma)...

C'est d'ailleurs certainement le meilleur moment pour évoquer la farce Olivier Assayas. Ce mec qui a passé son temps, dans ses premiers films comme dans ses masterclass à mépriser le cinéma formaliste étatsunien au prétexte qu'il serait clipesque et putassier, se retrouve ici à faire l'étalage de toute sa médiocrité. Jamais vraiment capable de faire autre chose que du plan-plan vide d'idée, la réalisation peine à créer des moments de respiration au milieu de ses tunnels de dialogues, si bien qu'il doit se contenter de filmer des soirées tout en se cachant derrière des effets de lumière tape-à-l'œil, mais aussi derrière l'habituelle photo orange et bleue dégueulasse qu'on se bouffe comme standard du pauvre depuis Transformers 1 (joli référence, Olivier. Tu m'excuseras si je ris jaune...) et surtout derrière la sempiternelle agitation cam' au poing typique du miséreux qui cherche à cacher son absence totale de compétence pour installer cinématographiquement un lieu ou un moment.

La blague est poussée à un tel point que le seul plan un tant soit peu inspiré dans ce film soit celui d'un survol en drone le long d'une falaise et dont la composition est sûrement à imputer à l'ingénieur dirigeant le drone qu'à Assayas lui-même.


Fond comme forme, rien ne va vraiment ; des incarnations quasi-burlesques des personnalités réelles de ce film (Poutine, Berezovsky, Prigogine, Limonov, Setchine) aux interprétations pataudes et/ou sans saveur des personnages semi-fictionnels (Dano : palme de l'insipide) ; des lectures politiques simplistes aux ressorts dramatiques artificiels au possible : rien ne marche. Rien n'exprime un minimum de savoir-faire... C'est franchement consternant.

Et pourtant...


Et pourtant, j'avoue me retenir au bout du compte à mettre la pire note permise par SensCritique.

Ce n'est pas que je nourrisse des scrupules. Mais disons plutôt que, à plusieurs reprises, ce Mage du Kremlin esquisse le bon film qu'il aurait pu être. La période étudiée – à savoir la transition de la puissance sovietique à la puissance russe – est un sujet passionnant ; et aborder cette question à hauteur d'homme était une opportunité merveilleuse pour rompre avec les lectures désincarnées et grandement biaisées qu'on peut en avoir. En cela, le choix de constituer un personnage de l'ombre qui côtoie les puissants sans en faire partie était une très bonne idée ; permettant ainsi de faire cohabiter d'un côté une nécessaire exigence historique et de l'autre les ressorts dramaturgiques indispensables pour rendre l'œuvre pleinement vivante.


Bref, pour le dire autrement, si on retire tout ce qui cloche en termes de roman mal adapté et de cinéma déficient, eh bien il reste une bonne base de roman, l'air de rien.

Alors, entendons-nous bien : je n'ai pas lu l'ouvrage original de Giuliano da Empoli et ne sais absolument pas ce qu'il vaut. Néanmoins, je ne peux que constater que les seules choses qui fonctionnent dans ce film (mis à part quelques pistes de l'OST et un plan au drone, donc) semblent issus du roman ; un roman dont la base m'apparaît comme formellement bien mieux construite que ce film qui cumule les erreurs sur tous les plans.


De toute façon, il était évident qu'en mettant Olivier Assayas à la réalisation on ne pouvait espérer obtenir un film qui tienne globalement la route.

Ce n'était pas non plus en foutant une Alicia Vikander, qui a jugé pertinent de faire du vocal fry à gogo pour incarner la jeunesse russe désinvolte, qu'on pouvait espérer se projeter un seul instant dans cette Russie de parc d'attraction. Et puis enfin, ce n'était clairement pas en choisissant un romancier à l'écriture du scénario – tout bon romancier soit-il sûrement – qu'on peut espérer obtenir une bonne adaptation au CINÉMA d'un roman.


Tout ça pue quand même bien l'œuvre de commande. Un producteur a vu un roman à succès qui soufflait dans le sens du vent du moment, il y a perçu une opportunité, en a acheté les droits, puis a monté un truc autour d'un projet mal mené depuis le départ.

Alors d'accord, ce n'est peut-être pas du tout comme ça que le film s'est monté, mais c'est en tout cas l'image qu'au bout du compte il renvoie.


Alors certes, le Mage du Kremlin n'est pas premier film produit n'importe comment et réalisé sans art ; de même qu'il n'est pas le premier film à porter un regard bête et inculte sur l'Histoire. On ne va donc pas l'accabler pour un mal qui le dépasse largement.

Néanmoins, j'avoue toujours considérer comme frustrantes ces belles opportunités manquées.

Les temps actuels n'étant clairement pas propices à l'acculturation et à l'esprit critique, il est toujours dommage qu'on rajoute de la bêtise là où elle surabonde déjà...

Créée

le 18 févr. 2026

Modifiée

le 18 févr. 2026

Critique lue 221 fois

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