Je précise d’emblée que je n’ai pas lu le roman de Giuliano da Empoli, mais ce qui saute très vite aux yeux, c’est à quel point Olivier Assayas et Emmanuel Carrère (au scénario) ont voulu préserver la forme littéraire du texte d’origine. On retrouve la narration indirecte avec Baranov qui raconte à Rowland son récit d’ascension, avec une structure très marquée, des dialogues recherchés, parfois élégants mais souvent pesants à l’écran. Des phrases qui passent probablement très bien à l’écrit, mais qui sonnent ici comme des effets plaqués. La réalisation suit cette logique : fixe, figée, avec des personnages souvent immobiles, enfermés dans des champs-contrechamps très simples. Tout est fait pour laisser la place au texte, à cette impression de "livre lu".

Sur le fond, le film annonce clairement sa position : il s’agit d’une fiction, librement inspirée de faits réels. On n’est donc pas dans une reconstitution historique ou un portrait politique rigoureux. Baranov est une figure à la Dick Cheney : homme de l’ombre, opportuniste cultivé, stratège discret qui s’insinue au plus haut. Le film met en avant une certaine culture, une intelligence émotionnelle, un art de la posture qui lui permet de naviguer dans les réseaux du pouvoir post-soviétique. On y voit aussi comment, après ce que le film nomme la “libération du joug communiste”, les années 90 favorisent l’émergence des oligarques puis d’un retour à l’ordre, facilité par une figure comme Poutine, issue des services secrets.

Ce que le film réussit, c’est souligner le décalage culturel réel entre la Russie et l’Occident. Un décalage ancien, ancré, difficile à appréhender avec nos repères. Ici, la réussite ne se mesure pas à l’argent ou au mérite individuel, mais à sa place dans une hiérarchie sociale. J’ai trouvé intéressant de voir comment Poutine, au départ très à l’aise dans une position puissante mais discrète, finit par embrasser le rôle de chef de l’État et de représentation. À plusieurs reprises, on sent chez lui un complexe vis-à-vis de la manière dont il est traité par l’Occident. La scène du passage du cortège présidentiel américain est assez révélatrice. Sans excuser quoi que ce soit, ça nourrit quand même une lecture de sa relation à l’Occident basée sur le ressentiment : “vous ne m’avez jamais reconnu, jamais légitimé, donc je vous méprise en retour”.

En revanche, on ne voit jamais vraiment ce que Baranov fait. Il théorise, il raconte, mais peu de choses sont montrées concrètement. À force de ne pas vouloir trancher, le film finit par rester à la surface. Baranov progresse moins par ses talents que par son mépris : il rabaisse ses interlocuteurs, pointe leur inculture, les traite de ploucs. Cela lui vaut quelques inimitiés, mais ne le rend pas plus fascinant à l’écran. Cette narration, constamment contrôlée par lui, étouffe la moindre tension. La voix-off, omniprésente, surligne ce qu’on voit déjà. Lors de la visite au club de Boris, par exemple, l’image parle d’elle-même. Mais Baranov la commente, la surinterprète. Même chose lors de sa première rencontre avec Poutine : plutôt que de laisser l’image transmettre les signes d’un échec, la voix-off vient tout expliquer. Ce besoin de garder le contrôle narratif, finit par rendre l’ensemble fastidieux.

Ce blocage formel se retrouve aussi dans le jeu des acteurs. Ce sont de bons comédiens, mais très mal dirigés. Si Jude Law incarne un Poutine austère qui colle bien à l’image occidentale qu’on se fait de lui, Alicia Vikander, en revanche, incarne un personnage flou, un peu coquille vide. Elle ne démérite pas, mais n’étonne pas non plus. Et Paul Dano, que j’apprécie beaucoup dans d’autres registres, passe ici la moitié du film assis. Il est totalement figé, comme s’il racontait son histoire en la jouant sans affect. On comprend que c’est un choix lié au récit : puisqu’il raconte son histoire, il est dans une maîtrise totale de ses émotions. Mais le résultat, c’est que ces trois acteurs donnent l’impression d’évoluer non dans un film, mais dans une image. Il n’y a pas de fausse note, mais il ne se dégage rien non plus. Et la vraie question devient : que sont-ils venus faire dans ce film ? Le sujet pouvait sembler prometteur, mais il ne leur apporte rien.

Et ce qui m’agace le plus, c’est cette impression que le texte, le verbe, est considéré comme tellement important qu’il écrase tout le reste. Réalisation quasi inexistante, direction d’acteurs très faible, personnages figés — ce qui rend Alicia Vikander presque exubérante par contraste, simplement parce qu’elle bouge. On remarque aussi une certaine paresse dans les décors et les accessoires, avec quelques anachronismes discrets mais visibles. Rien de dramatique, mais ça renforce cette sensation de “ça ira bien comme ça”, comme si tout était secondaire tant que le texte était là. Et dans ce cas-là, franchement, pourquoi en faire un film ?

Je ne sais pas exactement ce que voulait Assayas. Peut-être rendre hommage à un texte devenu sacré. Peut-être, à travers cette froideur, montrer la vacuité du pouvoir, la construction du récit comme artifice. Mais le réalisateur semble prisonnier de son matériau d’origine, presque en adoration face à lui, et n’arrive pas à le faire vivre comme un objet de cinéma.

Je reste assez mitigée. Il y a des éléments pertinents, notamment sur la transformation de la Russie, sur le fossé culturel qu’on sous-estime souvent. Le film couvre une période immense, de la chute du mur à aujourd’hui. C’est un moment charnière. Mais le résultat est frustrant. On ne voit pas les arcanes du pouvoir. Tout reste flou. La population est absente. Même Baranov ne se livre jamais. Il dit ce qu’il a fait, mais pas ce qu’il pense. Il admet ne pas être d’accord, mais sans exprimer de vision. Et au fond, ce film me donne surtout envie de voir de bons documentaires sur la Russie, peut-être des fictions plus incarnées, de lire aussi. Mais ce n’est pas parce qu’il est réussi. C’est parce qu’il ne remplit pas sa promesse.

AlicePerron1
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le 24 janv. 2026

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Alice Perron

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