Olivier Assayas est toujours là où on ne l’attend pas. Cinéaste ô combien versatile et iconoclaste sachant passer du techno-thriller à la grande fresque d’époque en passant par le petit film d’auteur chic, le voilà ici à la tête d’une œuvre politique à portée internationale. Niveau réussite et pertinence, il est aussi un artiste du grand écart, ses films pouvant être très réussis dans chacun de ses genres comme profondément ratés. Par exemple, « Les Destinées sentimentales » était un délice romanesque quand « Après mai » s’avérait très laborieux pour ce qui est du film d’époque. Et « Boarding Gate » semblait bien plus performant sur le versant du suspense technologique tandis que « Demonlover » s’inscrivait dans une veine laborieuse, pénible et absconse.
En adaptant le roman éponyme De Giuliano de Empoli, acclamé par la critique, le cinéaste français tourne une nouvelle fois avec des stars internationales après l’avoir fait deux fois avec Kristen Stewart avec l’excellent et original « Personal Shoper » puis l’hypnotique « Sils Maria » ou encore pour « Cuban Network » qui réunissait Pénélope Cruz, Edgar Ramirez et Gael Garcia Bernal. Ici, il convoque Paul Dano, Jude Law, Alicia Vikander et Jeffrey Wright pour ce tournage en anglais. D’ailleurs c’est l’un des défauts du film, un défaut qui arrive souvent aux productions américaines. Plutôt que de tourner en russe ou de prendre des acteurs soviétiques, il fait parler ses acteurs en anglais, ce qui enlève beaucoup d’authenticité au long-métrage dans les séquences où il était impensable que les personnages ne parlent pas la langue de Dostoïevski. En revanche, on ne peut que célébrer la prestation casse-gueule mais impeccable de Jude Law en Poutine et, à moindre mesure, celle de Dano, moins directement impressionnante mais qualitative.
« Le Mage du Kremlin » est le genre de film qui prend son temps avant de véritablement nous embarquer. Inintéressant et fastidieux durant son premier tiers, il commence à prendre son envol et montrer ses muscles lorsqu’arrive Jude Law/Poutine pour devenir vraiment passionnant dans la dernière partie. Comme précisé dès le départ, le film n’a pas vocation à être une biographie avérée mais il s’inspire de faits et de personnages réels pour tisser une sarabande sur le pouvoir, la fabrication d’un régime, la construction de récits et l’autoritarisme. En prenant des événements clés de la fin de l’Union soviétique (le début des années 90) jusqu’à la fin des années 2010, sur une structure paresseuse mais facile en flashbacks, le film entend démontrer comment s’est construit le règne de Poutine. Il y a donc ici un mélange d’invention, de supposition et de fiction entremêlé de faits historiques particulièrement risqué mais pertinent tel qu’on le voit à l’écran.
Ce long-métrage fleuve (deux heures et trente minutes) devient passionnant quand il décortique les arcanes du pouvoir et la manière dont un homme fort peut s’emparer de tous les piliers d’une démocratie en devenir par ce qu’on appelle la verticale du pouvoir. Il tend des ponts avec ce qu’est devenu notre monde aujourd’hui, que ce soit concernant la manipulation par Internet et les fake news ou l’ingérence constante des États-Unis dans des révolutions fabriquées sous couvert de démocratie mais pas toujours légitimes (coucou l’Ukraine). « Le Mage du Kremlin » pourrait même être un film d’initiation au chaos programmé de notre monde actuel. Les dialogues sont ciselés et ce que l’on voit à l’écran fait froid dans le dos quand on comprend la facilité qu’on des hommes à créer des narratifs et une propagande pour leur propre gloire. Un peu comme Goebells pouvait le faire pour Hitler ou comme l’administration Trump peut le faire actuellement. Attention cependant, le long-métrage demeure ambigu et prête attention à ne pas sombrer dans le portrait à charge avec brio. Comme précisé, les velléités démocratiques de l’Europe ou des USA ne sont pas forcément dépeintes non plus avec clémence et les puissances d’argent non plus.
Cependant, avant d’accéder à cette partie passionnante du film qui pourrait nourrir moultes débats, « Le Mage du Kremlin » passe par une petite heure laborieuse où ce personnage fictif du conseiller de Poutine incarné par Paul Dano évoque sa jeunesse. Certes, cela permet de comprendre l’homme mais c’est long, un peu foutraque et pas forcément nécessaire sur bien des points. Ensuite, le personnage d’Alicia Vikander, sorte de contrepoids libertarien, n’est pas bien dessiné et aurait pu être supprimé du récit quand Jeffrey Wright joue les utilités et n’a rien à offrir. Et Assayas, comme écrasé par le poids de son récit et sa richesse thématique, semble complètement laisser ses qualités de metteur en scène de côté pour un film visuellement très pauvre. La réalisation est juste illustrative et ne permet pas au film de s’élever au-delà d’un résultat passionnant sur bien des aspects et propice au débat mais presque télévisuel.
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