Qui est le film ?
Avec le Mage du Kremlin, Assayas adapte le roman de Giulano da Empoli, succès critique et médiatique, qui proposait une fiction pour approcher le cœur du pouvoir poutinien à travers un personnage inventé, Vadim Baranov, double de Vladislav Sourkov. Le film promet ainsi une immersion dans les coulisses d’un autoritarisme contemporain, pensé comme une machine à produire du sens, du mensonge et de l’adhésion.
Par quels moyens ?
Baranov n’est pas Sourkov, et si le film reprend cette équivoque, il ne travaille jamais réellement la contamination du vrai par le faux. Rien n’advient de cette promesse : la mise en scène, plate, évoque davantage un téléfilm de prestige qu’un geste de cinéma, avec ses plans fonctionnels, son découpage illustratif, son absence de pensée visuelle. Cette même abstraction irrigue le personnage de Baranov, réduit à une figure conceptuelle. Paul Dano lui prête bien une douceur inquiétante, une ironie feutrée, mais il demeure un observateur théorisant, commentant sans jamais être affecté par ce qu’il orchestre. Le traitement de Poutine prolonge cette logique : Jude Law n’incarne qu’une surface opaque, un juste un Poutine-surface.
Cette faiblesse formelle est redoublée par un postulat de départ bancal. On ne comprend jamais pourquoi Baranov éprouve le besoin d’expliciter ce qu’il sait, ce qu’il a fait, ce qu’il pense, à un journaliste. Le dispositif repose sur une confession dont l’existence même contredit la logique du personnage (ou ne la travaille pas suffisamment). Tout ce qui suit en découle mécaniquement. Le film avance sur une situation qui n’a pas de nécessité interne, l’énonciation est là uniquement pour permettre au discours de se déployer et de se balader d'anecdotes en anecdotes.
Ces craintes se traduisent par une domination écrasante du verbe. La voix off de Baranov organise le film comme un long commentaire rétrospectif. Tout est expliqué, justifié, théorisé. Les images n’ont jamais le temps d’exister pour elles-mêmes. La temporalité historique en souffre directement. Près de trente ans d’histoire russe, de l’après URSS à la Crimée, sont traversés mais cette ampleur se transforme en survol. Les événements s’enchaînent comme des vignettes, des illustrations d’idées jugées brillantes. La violence politique, la guerre, la terreur demeurent à distance. Le film fabule une Russie d’avant Poutine, une période présentée comme une matière fabuleuse mais informe appelant nécessairement une vision forte. Et c’est là que le film devient, malgré lui, profondément bête. Car en croyant analyser les mécanismes du pouvoir cynique, le film finit par dire l’inverse de ce qu’il pense dénoncer. Il fabrique un récit où Poutine apparaît comme le seul à posséder une vision, une cohérence, une capacité à ordonner le chaos.
Ce qui demeure le plus intéressant, paradoxalement, ce sont les coulisses. Les fragments, les marges, ce que le film laisse entrevoir sans le penser. Mais même la confrontation annoncée avec le journaliste échoue. Le film rate son propre dispositif dialectique. Il n’y a pas de véritable affrontement des idées, seulement une exposition à sens unique.
Quelle lecture en tirer ?
Au final, le film croit disséquer une mythologie politique alors qu’il en reconduit les fantasmes les plus paresseux. Une œuvre qui prétend analyser le cynisme du pouvoir tout en lui offrant, sans le savoir, une élégante justification.