Classique du cinéma français (plaçant le fameux « T'as de beaux yeux tu sais »), Le Quai des brumes est plus spécifiquement une pièce maîtresse du réalisme poétique. Ce courant français des années 1930 empruntant à l'expressionnisme se focalise généralement sur les milieux populaires et est caractérisé par une emphase particulière sur les dialogues, à une époque où le parlant se généralise. L'Atalante et La Grande Illusion sont deux exemples fameux du genre, auquel s'ajoute Quai des brumes, sorti un peu plus tard (1938). Quai des brumes est aussi un des sommets de la collaboration entre Carné et Prévert. Ce dernier fournit une écriture remarquable, avec un lot de bons mots typique mais surtout avec une justesse rendant des poussées théâtrales extrêmes tout à fait opérationnelles.


Quai des brumes se veut tragique ; sur ce terrain il n'est pas à la hauteur d'un film noir comme Les Forbans de la Nuit (avec la pègre au milieu également) ; Carné est peut-être plus à l'aise dans la comédie et l'encadrement d'acteurs très intenses ou éventuellement joueurs (la partition de Michel Simon est amusante). Si sa façon d'être sombre est aussi nette que somme toute inoffensive (comme ses audaces plus sociales), Quai des brumes reste une superbe ballade romantique. Ce n'est pas dans les idées générales ou la confrontation à des vérités universelles très affirmées qu'il tire sa sève ; c'est plutôt par les spécificités de son intrigue, plus humblement donc mais avec une haute exigence qualitative. Peu remuant envers les archétypes qu'il déploie, Quai des brumes ébloui par son aspect populaire noble, avec ses répliques humbles et posées, philosophiques et ordinaires ; finalement, par son académisme sincère et vigoureux.


L'idylle entre Gabin et Michèle Morgan illumine la séance ; plus que les autres, leurs personnages sont otages de mauvaises circonstances et conscients qu'il n'y aura pas d'éclaircies, menant leur aventure à terme au mépris de quelques tentations pragmatiques, quoique dans le fond déprimantes. Cette attitude sera remise en scène dans Hôtel du Nord (avec carrément la perspective du suicide pour un jeune couple), lequel tâche d'être plus abstrait et se plante, à désincarner sans le faire exprès ses victimes résignées. Au contraire, tout est bouillonnant dans Quai des brumes. Il n'a pas non plus la précision froide du Jour se lève, ni sa pesanteur lugubre ; c'est plus une complainte, un purgatoire lustré. Trop peut-être ; ce désespoir s'affiche de façon bien propre et lisse ; mais il n'en est pas moins fondé et c'est simplement beau.


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le 1 mai 2015

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Zogarok

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