Gary Cooper est Howard Roark, un architecte décidé à sombrer dans la misère plutôt que de renoncer à ses conceptions artistiques. Nous le voyons d'abord de dos, face à des interlocuteurs lui reprochant son attitude. Il leur oppose une silhouette sombre, massive, mutique, comme une fin de non-recevoir.
Heureusement pour lui, l'obstination finit par payer, et il y a bien quelques personnes pour s'apercevoir de son génie : au fur et à mesure, Roark, après avoir passé de sales moments, devient enfin quelqu'un d'arrivé.
Mais cela ne lui suffit pas, parce que le gars, il est férocement intransigeant, et il ne badine pas avec son art. Ce qui va le plonger dans de nouveaux déboires, la faute à Toohey, un journaliste dont le but est d'exalter la médiocrité, afin d'y trouver le pouvoir en infuençant la foule décérébrée.
On le comprend, Le Rebelle est un manifeste pour l'artiste dans sa tour d'ivoire, libéré par son génie des contingences du réel, qu'il peut mépriser à loisir, son intransigeance étant le garant de son intégrité, alors il a le droit.
Qu'est-ce que je pense d'une idée pareille? Ou du discours de Gary Cooper où il explique que chaque personne, depuis Prométhée, ayant fait avancer l'humanité, l'a fait malgré elle et fut pour cela en butte à l'opprobre populaire?
Je n'en pense évidemment pas grand chose de bien. C'est absurde, et à la fois cela s'appuie sur suffisamment d'exemples pour avoir l'apparence de la vérité. Si on n'y regarde pas de trop près.
Finalement, le personnage de Roark est un inadapté, génial sans doute, mais un inadapté. Sa position le rend horripilant pour le spectateur. Mais enfin, Roark est joué par Gary Cooper : l'acteur, dans une composition géniale, laisse affleurer une fragilité que le scénario s'emploie pourtant à démentir. Par là-même, il fait exister son personnage, lui donnant en un regard tout un cortège de doutes inexprimés.
Face à lui, le puissant Gail Wynand (Raymond Massey, très bien également), d'abord antagoniste, qui finira par admirer l'intransigeance de Roark, intransigeance dont il aimerait à penser qu'elle fût également sienne. Mais l'écart entre sa force d'âme et ses aspirations ne lui permettra pas d'être à la hauteur de ses propres attentes.
Et entre les deux Dominique Francon (Patricia Neal), dont la froideur répond à celle de Roark, quand bien même elle est la femme de Wynand, qu'elle méprise finalement pour être trop humain. (Je précise ici que je sais bien que ma lecture n'est pas celle voulue par le film, mais enfin c'est là malgré tout)
King Vidor déploie toute la splendeur de l'appareillage hollywoodien classique dans ce mélo en noir et blanc : le film est somptueux, et l'interprétation à la hauteur.
Le rebelle est bel et bien un monument.