Après son étouffant As Bestas, Sorogoyen passe des problèmes de voisinage aux problèmes familiaux en mettant en scène les retrouvailles compliquées entre un réalisateur à succès et sa fille, après des années sans contact.
Difficile de ne pas comparer ce film avec Sentimental Value tant la proximité temporelle et thématique est évidente. Mais là où Trier proposait un gloubi-boulga sentimental fuyant toute sincérité ou approche réellement inconfortable, Sorogoyen choisit une mise en scène frontale des sentiments et des figures contrastées qui se mêlent et s'opposent. Le résultat est épuré, avec des séquences relativement étirées et peu de musique, pour se concentrer au maximum sur les personnages et les non-dits extrêmement pesants.
Là où le danois utilisait l'art et le tournage comme une sorte de dénouement quasi-miraculeux, l'espagnol les adopte plutôt comme le théâtre des tensions, osant montrer que le projet du père est avant tout celui d'une nouvelle emprise, plus ou moins consciente.
L'introduction est exceptionnelle : on nous plonge dans un dialogue resserré, étouffant et interminable, où les enjeux nous sont peu à peu dévoilés et où tout le décor disparait jusqu'à ce qu'on ne voie plus qu'une partie du visage des interlocuteurs. On nous l'annonce directement : ce film dans le film n'est qu'un prétexte pour explorer ces retrouvailles ambigües. La disposition des personnages dans le plan est très bien vue, avec notamment la tête du père qui vient masquer celle de la fille quand elle parle, signe d'un rapport de domination qui se ré-installe immédiatement questionnant la bienveillance prônée par le géniteur.
Plus le temps passe, plus la fille tombe des nues, plus le père se perd - et nous perd - entre potentielle volonté de bien faire, syndrome du sauveur et nature égoïste qui revient au galop. Ce qui est particulièrement fort, c'est qu'on passe toute cette introduction (et plus largement tout le film) à scruter les visages des acteurs et leurs mimiques pour se questionner sur ce qu'ils ressentent, sans toujours avoir des réponses claires. Signe d'une sublime direction d'acteurs, de qualité égale aux acteurs eux-mêmes (Bardem en tête de file, d'une nuance fantastique).
Le travail de caméra sur les visages est systématiquement au service du propos et de la tension relationnelle, sans céder à la tentation des cris et des pleurs (si ce n'est à l'excellente scène du repas, où c'était nécessaire). Sorogoyen est plus que jamais proche du réel (je parle d'expérience pour ce genre de thèmes) et arrive à dresser des portraits teintés des différents personnages. Pour le père par exemple, il parvient en même temps à montrer un homme sincèrement troublé, partiellement changé, triste de son vide intérieur, et à faire ressentir que malgré les souffrances causées à sa progéniture, il n'est pas capable de se faire pardonner sans attendre en retour et sans imposer sa vision de la chose.
Là où le père dans Sentimental Value était une figure beaucoup trop douce d'un artiste incompris et maladroit qui ne se montrait presque jamais comme un vrai con, on a ici un parent sincèrement mauvais et manipulateur qui toutefois demeure humain et ne sombre pas dans un cliché purement négatif. Les enjeux deviennent tout de suite plus palpables et on comprend bien mieux le malaise de l'enfant et ses réactions, de quelques sincères sourires après avoir retrouvé la chaleur paternelle à une angoisse réelle de revivre sa violence psychologique.
Le travail sur le hors-champ est excellent, donnant souvent du poids à la voix de l'un tout en montrant les réactions des autres, et il se conjugue avec une certaine maestria dans l'utilisation de l'espace. Je pense notamment à la scène où le réalisateur veut retenir sa chef op' ; son visage et ses paroles indiquent une certaine bienveillance mais son corps s'avance peu à peu vers elle, comme pour la bloquer et exercer une emprise sur elle.
Quelques petits bémols, notamment des effets de style pas forcément très utiles (les scènes en noir et blanc), mais la partition est globalement très juste avec une vraie singularité dans la manière de filmer les personnages, et une certaine pureté (musique raréfiée, bonne alternance de dialogues et de regards...) dans le geste.
Et puis, j'avoue, c'est le genre d'histoires où je ne crois pas aux solutions miracles et aux thérapies par l'art ou par les accidents heureux, on nous propose ici un scénario beaucoup plus réaliste. Le cinéma est utilisé comme un outil par le père mais ne se retrouve jamais franchement sublimé, tout parait comme une lubie et un accessoire de domination, qui ne fait que révéler les pulsions du daron et remuer les troubles du passé. Idée superbe, la seule scène où le cinéma se retrouve sincèrement magnifié, c'est à la toute fin, montrant que malgré l'échec des retrouvailles, le père a son film avec sa fille, qu'il peut idéaliser pour toujours, là où celle-ci retrouve sa banale vie encore plus marquée qu'avant. On sent dès le début que cette histoire ne flaire rien de bon, et le changement progressif d'atmosphère opéré par Sorogoyen mène à ce constat amer : l'absence du père ne sera jamais rattrapée, il n'est pas capable d'aider sa fille par pur altruisme, et il aura de nouveau porté atteinte à l'être (mal) aimé.