Ca commence par un retard. Une jeune femme pousse alors la porte d'un restaurant. Son père l'attend depuis cinq minutes. Cinq minutes, c'est rien. Sauf qu'on perçoit déjà une tension dans la nuque de Javier Bardem, un trouble dans la manière qu'a Vicky Luengo de traverser la salle. Le film dure deux heures et ce retard; cette distance disent tout. Père et fille ne se sont pas vus depuis très longtemps. Ils essayent alors de se parler et n'y arrivent pas...Y parviennent quelques secondes, avant d'échouer à nouveau. Véritable morceau de bravoure, la séquence s'étire pendant vingt minutes, et le spectateur reste à distance comme s'il regardait à travers une vitre, une scène qu'il n'aurait pas dû surprendre. Et quand ils se lèvent enfin, on commence alors à respirer. On vient de regarder deux personnes essayer de se retrouver et c'était finalement devenu radicalement insoutenable.
Tout le film se tiendra sur cette ligne. Javier Bardem y interprète un réalisateur reconnu qui retrouve sa fille et qui lui prppose le premier rôle de son nouveau film. Mais le tournage ne sera qu'un décor, car L'être aimé n'est pas un film sur le cinéma et on est loin de l'ojectif que voulait nous présenter Valeur sentimentale. On est davantage sur un film sur des visages et sur le temps (celui qui a passé et celui qu'il reste pour se retrouver). Rodrigo Sorogoyen filme ainsi la durée comme on tend une corde : juste ce qu'il faut pour qu'elle vibre, jamais assez pour qu'elle casse. Il étire les scènes, attend que les corps lâchent. Et Javier Bardem, qu'on a vu hurler, s'effondrer, joue ici à voix basse. Quant à Vicky Luengo, en face, ne lui rend pas un pouce. Car sa manière à elle, c'est de tenir, tenir...De ne pas pleurer, quand on aimerait qu'elle craque. De sortir de la pièce, avant de revenir sur ses pas pour, à froid, faire éclater sa vérité.
On aimait le réalisateur sec et en colère, on le découvre ici apaisé, mais encore plus maître de ses moyens !