Que serait Cannes sans un bon gros morceau de cinéma qui traite de cinéma ? Enfin, qui parle-t-on vraiment de cinéma ?
L’Être aimé de Rodrigo Sorogoyen, premier film du réalisateur que je découvre, nous invite donc à nous immiscer dans une relation père-fille terriblement fracturée au sein d’un milieu dont on connaît les dérives et les enjeux sociétaux d’aujourd’hui : le cinéma.
Le film s’ouvre sur une scène de simples retrouvailles, autour d’une table, aux airs presque comiques, mais ne nous trompons pas : le dispositif de Sorogoyen est implacable. La montée en tension de ces 20 premières minutes nous étouffe complètement par la mise en scène et le jeu de ses acteurs, jusqu’à une première respiration bien méritée : l’écran-titre.
Cette introduction cristallise, à mon sens, la majeure partie du film de Sorogoyen. On se retrouve plongé dans ce drame familial, dont la résolution est évidente, et ce depuis le début : la fracture entre ce père et sa fille est trop grande.
Enraciner ce récit familial dans le monde du cinéma permet à Sorogoyen de faire beaucoup de parallèles (évidents certes) sur ce qu’il filme, ses relations, celles de ses personnages, et l’importance de l’art et du cinéma dans la reconstruction et dans les liens que l’on façonne autour de nous. Mais ce qui est intéressant, c’est que ce décorum de cinéma, ce dispositif-là, n’est jamais utilisé comme un pur produit bourgeois permettant de se mettre en scène, mais est bien utilisé afin de questionner le médium et les dérives qui en découlent.
En effet, L’Être aimé nous invite à nous questionner sur la figure démagogue du réalisateur, sur l’économie du cinéma, la pression et les avancées que permettent des mouvements tels que #MeToo aujourd’hui.
L’Être aimé, c’est donc un film assez passionnant à analyser et qui mérite, il me semble, d’être revu pour en saisir tous les tenants et aboutissants. Je regrette donc peut-être le fait que ces deux personnages soient un peu trop distants de moi émotionnellement, ce qui donne au film un aspect peut-être un peu trop théorique. J’en veux aussi pour preuve tous ces changements de format qui ponctuent le film et qui n’apportent foncièrement rien à la mise en scène de Sorogoyen, bien assez signifiante comme cela à mon goût.