L’intrigue de L’Être Aimé repose sur un dispositif étonnamment proche de celui de Valeur sentimentale de Joachim Trier : le désir d'un père qui a abandonné sa fille enfant de la faire jouer adulte dans un film avec, dans les deux cas, le même effet : le tournage d’un film dans le film, destiné à effacer un passé toxique, ne fait finalement que le reproduire au présent. Et si de nombreuses autres similitudes peuvent se voir dans le déroulé de l’intrigue (caractères, enjeux moraux et évènements précis), ce sont deux films radicalement distincts. Sans doute cette différence tient-elle à la place donnée au tournage du film : Valeur sentimentale fait de la maison familiale le cœur du récit, jusqu’à la choisir comme lieu du tournage du film dans le film, mais sans entrer dans les rouages de la fabrication de celui-ci ; alors que L’Être Aimé en décortique précisément les mécanismes pour donner à voir comment un dispositif artistique concret révèle, exacerbe et organise les rapports de domination entre des personnages prisonniers de leurs propres déterminismes psychologiques.
La violence du père, accentuée par sa constante dénégation, se confond avec celle du réalisateur comme avec celle de l’homme (Javier Bardem assumant avec brio ce rôle complexe). Et si le ressort du film n’est pas de faire se jouer dans la fiction représentée le réel de la vie des personnages, c’est néanmoins à des projections psychologiques que l’on assiste, quand Esteban (le père) et Emilia (la fille) semblent perdus dans l’espace et le temps, le passé et l’ailleurs semblant se rejouer dans le présent, lorsque d’anciennes blessures réapparaissent au détour d’un épisode du tournage. Les passages en noir et blanc participent de ce brouillage et semblent moins distinguer des niveaux de récit que matérialiser des états psychiques.
Ce choix formel, associé à d’autres subtilités de photographie et de mise en scène, confère au film une qualité réelle, mais ne va pas sans une certaine complaisance : la sophistication aboutit parfois à une forme de préciosité qui, paradoxalement, affadit le film, alors que certaines scènes sont d’une force qui aurait gagné à rester plus brute.