Quand j’ai vu « La zone d’intérêt » de Jonathan Glazer, j’ai été frappé, non pas immédiatement, mais au fil du déroulement du film, par un élément précis : ici, tout, ou presque, est filmé en plan large. Cela donne, au-delà même du sujet, un ton et une atmosphère très particuliers, auxquels s’ajoute une bande-son extrêmement travaillée.
En voyant « L’être aimée » de Rodrigo Sorogoyen, j’ai rapidement eu, le sentiment d’un parti pris formel très marqué. Autant, dans le film de Glazer, la singularité du cadre ne s’impose pas d’emblée, autant, dans celui de Sorogoyen, elle saute immédiatement aux yeux. On le comprend vite : sur 2h15 de film, près de deux heures sont faites de gros plans, de plans rapprochés, de plans intrusifs, envahissants, scrutateurs, presque voyeurs. Une caméra-vérité qui évoque parfois certaines émissions de télévision.
Dans le film de Glazer, la forme est au service du fond. Le spectateur observe de loin la vie à Auschwitz, comme si elle était normale, presque banale. Dans « L’être aimée », en revanche, on suffoque rapidement, on étouffe face à cette image envahissante, qui semble parfois avoir été tournée dans une chambre de bonne. L’insignifiance du point de départ — les retrouvailles d’un père et de sa fille — semble vouloir être compensée par l’image, peut-être, mais celle-ci paraît surtout abusive et ne sert guère une intrigue presque inexistante.
Bref, c’est une grosse déception après l’enthousiasme suscité par les films précédents de Sorogoyen. Reste toutefois la séquence du repas sous la tente, dans le désert, où la couleur alterne avec le noir et blanc, ainsi que le déchaînement de Bardem, en pleine forme, réglant ses comptes avec sa fille (elle boit, elle ne sait pas manger) à travers sa posture de réalisateur-dictateur. Posture qui fait également fuir la moitié de l’équipe de tournage. Sa pauvre fille n’est pas près de remettre les pieds sur un plateau de cinéma et retourne faire la serveuse après cette seconde perte du père.