Peu de films ont été aussi influents que ce « Metropolis » de Fritz Lang en 1927. Pour prendre juste deux exemples, il suffit de penser au « Blade Runner » de Ridley Scott ou au «Cinquième élément » de Besson dans leur vision d’une ville futuriste directement issue de ce film. Cette ville de Metropolis a été inspirée à Lang après un voyage à New York durant lequel il avait senti toute la tension et l’énergie de cette ville vue comme « le creuset de multiples et confuses forces humaines aveugles » selon ses propres mots. Metropolis est coupée en deux parties et même trois si on inclue les catacombes dans lesquels se prépare la révolte. D’abord la Ville du Bas avec ses ouvriers ravalés au rang d’esclaves, main d’œuvre exploitée trimant pour faire fonctionner les machines. A la surface, la Ville du Haut, celle des élites, dont le maître de la Metropolis, Joh Fredersen. Celui-ci dirige tout du haut de ses bureaux qui surplombent la cité. Des élites qui vivent insouciantes, coupées des réalités, profitant des plaisirs multiples des Jardins éternels. C’est le fils de Joh, Freder, qui va découvrir ce qui se passe en bas en poursuivant l’institutrice Maria venue voir avec ses enfants d’ouvriers la Ville du haut. Freder va tenter d’en avertir son père indifférent. Pendant ce temps, la colère gronde parmi les ouvriers et un savant fou, Rotwang, âme damnée de Joh Fredersen, décide de créer un robot humanoïde qui prendra la tête de la révolte et les poussera à détruire Metropolis. C’est Maria qui va donner ses traits à ce robot à la sensualité débordante.
Le scénario est signé par la femme de Lang, Thea von Harbou qui nous décrit, derrière ce monde du futur, les dérives de la ville industrielle, les inégalités croissantes du monde capitaliste. Il y a le côté esthétique de « Metropolis » mais aussi un arrière-plan plus politique et philosophique. Les chiffres concernant ce film sont assez hallucinants, les moyens colossaux pour l’époque avec 310 jours de tournage effectif s’étalant de 1925 à 1926 dont 60 nuits, 36 000 figurants dont 750 enfants…Les décors sont fabuleux que ce soit pour la Ville du Haut, ses buildings immenses, ses néons (avec ses scènes d’animation image par image des véhicules) ou ceux de la Ville du Bas où les machines finissent par se transformer en monstre avalant les ouvriers ! L’image reste terriblement marquante. Lang s’est entouré de très grands techniciens à l’image de Karl Freund, directeur de la photographie, et il a réuni un excellent casting. Maria est interprétée avec force par Brigitte Helm qui joue aussi le rôle du robot et Rotwang est incarné par Rudolf Klein-Rogge, qui avait déjà été chez Lang le génie du Mal, le Docteur Mabuse en 1922 et 1923 ainsi que dans « Les Nibelungen ». Ce dernier était l’ancien mari de von Harbou qu’elle avait quitté pour Lang. Le résultat est un monument, un film devant lequel on reste aujourd’hui encore éberlué, qui a gardé toute sa force et sa pertinence dans les thèmes évoqués. Certaines scènes sont mythiques comme le moment où le robot prend les traits de Maria ou encore la destruction de la Ville du Bas qui n’a rien à envier aux plus grands films catastrophe. La maîtrise de Lang est phénoménale, dans le cadrage, les jeux d’ombres et de lumières (la poursuite entre Maria et Rotwang dans les catacombes), la direction des acteurs ou encore le montage.
Lang était par contre opposée à la phrase centrale du film, sa morale : « Entre le cerveau et les mains, le médiateur doit être le cœur ». C’est cette phrase qui sert de conclusion et elle était due à von Harbou. Lang, lui, la trouvait bien trop naïve, trop simpliste et paternaliste et voulait une fin plus sombre. Le problème des inégalités pour lui n’est pas tant moral que social et il avait raison. « Metropolis » a été un échec critique et commercial à sa sortie et il n’a été diffusé qu’une seule fois intégralement en 1927 (2h25) avant d’être réduit sévèrement par le montage. On considérait que 25% du film était perdu jusqu’à ce qu’en 2008, on en retrouve à Buenos Aires une copie presque entière mais très détériorée. Cette version est sortie en 2010 et à part de nouveaux plans lors de l’inondation de la Ville du Bas dont on n’avait jusqu’ici que des photos, cette version « définitive » de 2h20 ne bouleverse rien. Ce film est depuis longtemps entré dans la mémoire collective, au cinéma bien sûr mais aussi la BD et la musique puisque des artistes comme Queen (« Radio Ga Ga »), Madonna et Lady Gaga s’en ont inspiré dans leurs clips.