La naissance et le tournage de A bout de souffle, réalisé par Jean-Luc Godard, dont ses méthodes atypiques vont au départ désarçonner ses collaborateurs, mais dont le succès va dépasser toutes les espérances au point de lancer officiellement la Nouvelle Vague.
Bien que le mouvement cinématographique date réellement de 1958 avec Le beau Serge, c'est clairement A bout de souffle qui a crée une révolution formelle, stylistique, qui vont changer le cinéma. Au départ, j'avais un peu peur du crime de lèse-majesté, d'autant plus que j'adore le film de Godard, que j'ai pu voir au cinéma lors d'une ressortie, le tournage a été abondement commenté depuis des décennies, notamment avec le documentaire de 1993 nommé Chambre 12, Hôtel de Suède, mais Richard Linklater est clairement Le cinéaste qu'il fallait pour parler d'un autre temps, un de ses thèmes de prédilection. Et là, il tourne pour la première fois en grande majorité en langue française, dans une production locale et tourné à la manière de (avec l'image en noir et blanc granuleuse, le format carré, le son qui imite le léger souffle du mono de l'époque avec ses quelques craquements...), et c'est clairement un bonheur absolu. Dans l'esprit, je me demande ce que pourraient ressentir des spectateurs qui n'ont jamais vu le film de Godard ni entendu parler de tout ceci, mais, de manière égoïste, j'ai l'impression que Nouvelle Vague a été fait pour moi seul, car j'ai l'impression qu'il me parle. Pas que dans l'abondance des personnages présentés face caméra avec à chaque fois leurs identités, quand bien même ils n'apparaissent que quelques secondes (comme le couple Demy-Varda ou Juliette Gréco), je connais 99% des gens à l'écran, et c'est clairement un pur plaisir de cinéphile, non seulement de reprendre un film qu'on aime déjà, mais dont on sent que le réalisateur aime aussi ça, car il traite d'une époque charnière. Celle où la liberté de tourner est là, quand bien même les moyens sont réduits, où les méthodes de travail de Godard étonnent car il peut laisser tomber une journée de travail au bout de deux heures seulement car il n'a plus d'idées, il écrit sur un coin de table dans un bistro la ou les scènes du jour, mais dans un tel fatras, il en ressort du génie. Qu'il va surtout affiner lors du montage avec cette idée qui est de couper les bouts dans les plans de manière à dynamiser le récit, et donner au film sa structure si particulière mais qui fera son grand succès en 1960.
L'autre intérêt de Nouvelle Vague est aussi dans son casting, où Linklater a repris à sa façon l'idée de Godard qui était de tourner avec des inconnus, à l'époque ; ainsi, Guillaume Marbeck qui est ici le réalisateur franco-suisse, n'avait jamais joué auparavant (et qui est bien meilleur que Louis Garrel dans Le redoutable), tout comme Aubry Dullin incarnant Jean-Paul Belmondo. La seule réellement connue étant Zoey Deutsch pour Jean Seberg avec un mimétisme parfois surprenant, comme dans la fameuse scène où elle essaie de vendre le New-York Herald Tribune sur les Champs-Élysées. Notons aussi Benjamin Cléry (pour Pierre Rissient, alors directeur de production), l'excellent Matthieu Penchinat (Raoul Coutard, le chef-opérateur) ou encore Bruno Dreyfürst qui joue le producteur Georges de Beauregard qui voit en Godard une sorte d'olibrius qui semble dilapider son argent en avançant aussi lentement et avec qui les relations vont peu à peu se tendre.
La réalisation se veut comme un film des années 1950, avec l'ajout de caches numériques très discrets pour remplacer des éléments du décors trop contemporains, mais qui montrent un tournage à la fois bordélique, avec énormément de système D (comme le chef-opérateur qui est poussé dans un fauteuil roulant pour être au niveau des personnages ou le fait que Godard peut parler durant les prises), les acteurs semblant être en vacances, persuadés que le film ne se fera jamais, et pourtant, sans trop savoir comment, la magie va opérer...
Je pense qu'aujourd'hui, A bout de souffle, et de manière générale, la Nouvelle Vague sont peut-être des notions dépassées dans le sens où les films sont peu visibles au cinéma ou à la télévision, mais le miracle de Linklater est de faire comme si ces gens, tous décédés depuis, semblent revivre sous nos yeux durant 105 minutes, comme pour nous remémorer la magie du cinéma, et le bonheur que c'est d'en faire, quand bien même il y ait quelques embûches. Car au fond, seul le résultat compte, et Nouvelle vague est un film qui rend clairement heureux.