Que se passe-t-il quand des vidéastes indé, passionnés de fantastique biscornu, se mettent au format cinéma ? Dans la plupart des cas, ça donne des excellentes choses : les débuts de Radio Silence, David Bruckner, David F. Sandberg et encore sûrement des tas d'autres que j'oublie, même sous la houlette de grosses majors, ont été couronnées de succès. Nombreux sont aujourd'hui les ex-artisans à être passés avec succès par la case studio, et la critique unanime au sujet d'Obsession n'incitait pas à la méfiance. Mais voilà, Curry Barker et son pote Cooper Tomlinson, respectés dans le game youtube avec la chaîne "That's a bad idea", ont fait appel à une certaine boîte de production : Blumhouse. L'ancienne découvreuse de talents, qui fit jadis émerger James Wan, Scott Derrickson ou Rob Zombie, cachetonne désormais dans les gros trucs mainstream sans âme en veillant à inonder le plus possible les salles de daubes parfaitement interchangeables, utilisant systématiquement les mêmes techniques de montage, de narration, de rythme et de sound design. Je ne vais pas faire la liste exhaustive du nombre ahurissant de nanars surexposés et pontifiants de bêtise crasse qu'on doit à Jason Blum ces dernières années, mais je citerai au moins les 2 Megan et L'IA du Mal en récentes sorties.
Difficile de comprendre à quel moment les deux vidéastes se sont dits que c'était une bonne idée de faire appel à une société aussi sinistrement connue pour dissoudre toute vision d'artiste dans les algorithmes créatifs les plus nocifs ; je m'autoriserai donc à penser que, dans leur fougue, leur jeunesse et leur naïveté, Barker et Tomlinson se sont fait mettre le grappin dessus par une horde de marketeux aux dents qui rayent le plancher, qui leur ont promis gloire et argent. Une explication qui me semble compréhensible, mais qui ne me permet pas d'excuser l'infernal rendez-vous manqué de cette première production pour le cinéma, qui transpire par tous les pores de sa peau de ce qui rend Blumhouse toxique pour le cinéma fantastique contemporain. Car en effet, derrière le pitch excellent et dans l'air du temps, derrière les acteurs bien choisis, derrière l'énergie créatrice de son équipe artistique, Obsession pourrait faire tout ce qu'il veut qu'il n'échappera pas à la maudite trinité des productions Jason Blum : une gestion du son insupportable et spoliatrice, une navigation sans finesse entre comédie et horreur, et une absence totale d'empathie envers des personnages réduits à de simples rôles de pantins, sans envergure ni épaisseur malgré l'excellence des acteurs les incarnant. C'est dire à quel point le système est vérolé, quand Obsession confie des rôles pourtant fertiles à des interprètes compétents... qui se retrouvent réduits à l'état de vulgaires rouages dans le tableau d'une mécanique fatiguée.
Question angoisse, Obsession se noie donc déjà dans une conception sonore d'une indigence sidérante, qui utilise tout le temps (mais vraiment, tout le temps) la même façon d'introduire les séquences d'effroi. On me pardonnera cette ignorance, je ne sais pas comment le procédé s'appelle, mais voici en quoi il consiste : faire naître un bruit de fond progressif jusqu'à ce qu'il devienne assourdissant puis le couper brutalement, en lui donnant à la fois un rôle d'effet d'annonce des passages d'horreur et de transition d'une scène à l'autre. Ce seul truc, utilisé à tort et à travers pour littéralement chaque scène du film, annihile purement et simplement toute tentative d'installer une atmosphère. Il est impossible que l'équipe artistique à l'origine du projet s'estime satisfaite d'une pareille couillonnade, aussi désagréable pour les oreilles qu'elle est neutralisante pour l'horreur, systématiquement éventée par ces effets d'annonce grossiers et tapageurs.
Compte tenu de son sujet, le film souffre également d'une cruelle absence d'unité tonale qui le rend à la fois très superficiel dans le traitement de ses thématiques, et franchement méprisant vis-à-vis de ses personnages. La raison est simple : Obsession, comme l'intégralité des productions Blumhouse des 10 dernières années au minimum, choisit de mélanger horreur et comédie. C'est le mélange le plus difficile qui soit, que seule une poignée d'élus sur Terre parviennent à maîtriser, et encore, au prix d'efforts considérables (c'est ce qui fait, par exemple, que Sam Raimi passe 5 ans en salle de montage après chaque film). Or, après un premier quart d'heure encourageant qui capture la fragilité du sentiment amoureux en même temps que la gaucherie de son expression, Obsession cesse de faire semblant : il s'en bat les steaks. Passant arbitrairement d'une tonalité comique à une tonalité horrifique, le film ne sait s'il doit éprouver de l'empathie envers ses personnages, ou les maintenir cyniquement à distance pour s'en moquer. Le spectateur se retrouve pris dans la même hésitation, avec des enjeux posés avec sérieux et simplicité (l'amourette avec la deuxième amie, son admission à l'université, mais aussi et surtout le fait que l'héroïne aie conscience au fond d'elle-même qu'elle est manipulée), que des scènes décident aléatoirement de trivialiser, comme si, tout à coup, ça devait être marrant ou juste "bad taste" (la scène nocturne de la voiture, au dénouement aussi prévisible que consternant, résume bien à elle seule l'embarras tonal du film).
Il y a des règles simples que Barker et Tomlinson connaissent forcément, en tant qu'artistes jeunes issus des circuits indépendants. On ne fait pas n'importe quoi avec le son. On ne sacrifie pas ses personnages sur l'autel du simple plaisir bas de choquer ou de faire ricaner. Putain, même la concurrence hollywoodienne le comprend. Voir comment Parker Finn s'est démerdé chez Paramount pour trousser les Smile, qui malgré leur aspect mainstream respectent leurs personnages et travaillent leurs montées d'adrénaline. Comment d'autres cinéastes indépendants, comme Damian McCarthy, mettent un point d'honneur à conserver une empathie envers leurs personnages. Comment même Osgood Perkins, qui fut sacrément critiqué avec l'aspect second degré excessif de son "The Monkey",est parvenu à rester cohérent et respectueux dans le traitement de ses personnages principaux. Obsession, lui, se laisse beaucoup trop aller à des mélanges de tonalités au petit bonheur la chance, au mépris total d'une identification durable à l'un ou l'autre membre de son couple de héros.
J'ai fini le film en m'en battant sacrément les reins. Difficile d'épouser les vues des personnages, dont les sacrifices ou les souffrances sont régulièrement tournés en dérision sans trop de raison. Pas simple non plus d'épouser les vues de la réalisation et du montage, qui passent leur temps à détruire ce qu'ils venaient de construire dans la scène d'avant. Et carrément hors de question de pardonner ces facilités scénaristiques encore une fois très typiques de la méthode Blumhouse, qui quittent complètement l'acuité psychologique du traitement de la relation toxique pour baliser le récit de lieux communs hors-sujet et bien trop faciles (le chat mort et ce qu'il en est fait, notamment) dont je ne peux pas envisager un seul instant qu'ils aient été l'idée de Curry Barker. Je suis énervé, car en mettant la main sur de jeunes cinéastes indépendants, Blumhouse contribue à lisser le paysage du fantastique occidental, à en gommer les passionnantes aspérités qui sont précisément celles que peuvent apporter les créatifs issus d'internet ou de l'artisanat. Quel est l'intérêt pour Jason Blum de récupérer de jeunes talents si c'est pour leur faire faire la même daube que leur yes-men internes ? Il me paraît évident que s'il avait choisi n'importe quel autre partenaire, Curry Barker aurait pu donner corps à un premier long métrage beaucoup plus en phase avec sa maîtrise prouvée du genre et ses ambitions artistiques. L'impression dominante, en regardant Obsession, est d'assister à la naissance, puis la mort quasi-instantanée d'un jeune cinéaste pétri de talent. Ce n'est sans doute qu'une impression, et je suis prêt à parier que la bande reviendra avec d'autres projets bien plus en phase avec leurs ambitions ; mais j'ai beaucoup de mal à ne pas grincer des dents.