Quand la victime devient le monstre : misogynie horrifique


Ce film a fait débat entre la personne dont je relaie ici la critique (Burgervege) et moi-même : Comment noter un film qu'on juge bon techniquement et sa portée idéologique ?

L’œuvre devrait avoir au moins 7/10 d'un point de vue purement filmique : c'est un bon film d'horreur et il fonctionne. Mais je pense qu'aujourd'hui, on ne peut pas impunément véhiculer des idées et donc qu'on peut retirer des étoiles pour cela. D'où le "compromis" de 5 étoiles. N'hésitez pas à commenter pour signaler si vous êtes d'accord ou pas sur le résultat de ce débat.


La critique qui suit est la sienne que je relaie sans retouche. Attention cette critique spoile quasiment tout le film, donc je déconseille sa lecture intégrale à ceux qui comptent le découvrir.



Succès surprise d’une année 2026 déjà bien riche en films d’horreurs, Obsession de Curry Barker est le film dont tout le monde parle en ce moment. Le film est un bon film, mais personne n’aborde sa profonde misogynie.


Au départ, je ne voulais pas y aller. J’avais peur qu’Obsession prenne le parti des violeurs et fasse des femmes victimes des monstres, en inversant les responsabilités. Mais après un mois de succès critique, et d’engouement populaire, j’ai voulu être sûr. Avec plus de 300 millions de dollars au box office, une étiquette de “renouveau de l’horreur” et un jeune réalisateur promis à d’autres films scrutés, j’étais curieux. Pourquoi personne ne parlait de sa prémisse misogyne ? Est-ce que le film était fondamentalement différent de la bande annonce ?


La réponse est non. Obsession est bien un film sexiste, qui banalise le viol, met en empathie avec un violeur, et ignore ce qui arrive à la victime. L’histoire, mais aussi la mise en scène font du film un objet profondément misogyne, malgré les déclarations du réalisateur. Debrief.



Un pitch d’emblée problématique


Commençons par le pitch. Bear est un vingtenaire intéressé par Nikki, son amie, à qui il ne s’est jamais déclaré en sept ans. Incapable de lui révéler ses sentiments, il fait le vœu qu’elle l’aime “plus de que tout”, avec un truc de farce et attrape qui se révèle magique. La seconde d’après, Nikki l’aime et est obsédée par lui. Dès le départ, c’est une histoire de forceur.

À partir de là je vais spoiler tout le film, parce que sinon on comprend pas pourquoi c’est problématique. Je ne raconte pas les péripéties, juste les infos clés et les révélations. Ça parle de viol, d’automutilation, de suicide et d’animal mort. Vous êtes prévenu⋅es.


Bear sait que Nikki n’est pas consentante

Avant qu’il fasse son vœu, Bear est dans sa voiture. Nikki vient d’en sortir pour rentre chez elle. Mais sentant qu’il a truc à dire, elle s’arrête et lui demande si, en fait, elle lui plaît. Nikki lui offre une porte de sortie explicite : “Si c’est le cas, c’est le moment de le dire”. Bear choisit de mentir et répond qu’il la voit “comme une amie”.

À ce moment-là, le film acte que Nikki n’est pas intéressée. Sinon, elle pourrait le relancer, lui tendre une perche, mais non. On découvrira ensuite qu’elle couche épisodiquement avec le meilleur ami de Bear (qui connaît ses sentiments pour Nikki). On apprendra aussi que Nikki sait que Sarah, une collègue à eux, est intéressée par Bear.

Donc au moment où il fait son vœu, Bear sait que Nikki n’est pas consentante. Certes, il le fait sans savoir que ça va marcher, dans un acte de dépit et de colère. Mais il sait que Nikki ne veut pas de lui, et son vœu va précisément contre la volonté de Nikki.




Bear sait d’emblée qu’il y a un problème

Bear comprend de suite que quelque chose ne va pas avec “Nikki”. Elle n’est plus elle-même et agit différemment. Alors qu’elle allait rentrer chez elle, elle veut soudain dormir chez Bear, sous un prétexte improbable. Il sait que son vœu a été magiquement réalisé, et il comprend que ce n’est plus la “vraie” Nikki qui contrôle son corps.

C’est explicite, parce que dès le 1er soir, quand “Nikki” embrasse Bear pour la première fois, la vraie Nikki redevient un instant elle-même, choquée par ce qui se passe. Le début de scène de sexe s’arrête, car Nikki ne veut clairement pas. Mais sachant tout ça, Bear choisit quand même sortir avec la fausse Nikki et de coucher avec elle pendant des semaines.

Tout au long du film, “Nikki” va être de plus en plus obsédée, malaisante et dysfonctionnelle. Parce la vraie Nikki est aliénée, prisonnière de son corps, à voir une fausse personnalité le contrôler et vivre une vie qu’elle ne voudrait pas. Donc ça génère des problèmes.

C’est clairement Nikki la victime, mais le personnage qu’on suit, c’est le violeur. C’est lui qui est au centre et avec qui on est censé avoir de l’empathie. La mise en scène multiplie les plans épaule où on voit l’acteur de face, où l’on voit ses expressions… Alors que l’actrice qui joue Nikki est presque toujours cadrée de façon plus large, son visage souvent dans l’ombre, en faisant de fait le monstre du film. Les quelques plans qui insistent sur le visage de l’actrice servent à insister sur son caractère dérangeant, gênant (sourires forcés, etc.).


Nikki est invisibilisée

La véritable Nikki est quasiment absente du film. On la voit au début, avant son aliénation, mais presque plus ensuite. Elle intervient uniquement en contre jour, sans qu’on voie son visage, pour des séquences d’horreur. Je note deux moments.

Dépassé par les agissements malsains de “Nikki”, Bear appelle le SAV des farces et attrapes, pour annuler son vœu. Il apprend que c’est impossible : ça ne s’arrêtera que s’il meurt. Le SAV lui fait alors entendre des hurlements d’horreur continus : c’est Nikki, qui souffre atrocement de la situation, coincée en spectatrice de son corps.

Bear est donc conscient que son vœu torture Nikki, et qu’il vit dans un mensonge. Il sait aussi comment arrêter la situation. Mais son problème n’est pas la souffrance qu’il inflige à Nikki : c’est que la fausse Nikki lui rend la vie impossible. C’est sa souffrance à lui qui le pousse à agir.


Nikki implore Bear de la tuer

Ce qui m’amène au deuxième moment clé. Bear et “Nikki” sont dans leur lit la nuit. “Nikki” dort et Bear veut en profiter pour rejoindre une amie. Il sait que “Nikki” ne le laissera pas faire, car elle est devenue possessive, violente, et qu’à ce stade du film, elle est le monstre. C’est elle qui fait peur.

Bear s’extrait discrètement du lit et s'apprête à quitter la pièce. Au moment où il sortit, Nikki lui parle. La vraie Nikki, qui se signale comme telle. Elle l’implore plusieurs fois : “Tue-moi”. À quoi Bear répond “C’est si affreux de sortir avec moi ?”. Nikki : “On n’est jamais sortis ensemble”.

S’il y avait le moindre doute sur le fait que Bear sache que Nikki n’est pas consentante, qu’elle souffre, et qu’il ne sort pas avec la vraie Nikki, cette scène y met fin. Le personnage est une ordure.


La séquence de fin

Ce qui nous amène à la fin du film. Le truc de farce et attrape ne donne qu’un seul vœu par personne. Donc Bear ne peut plus faire de vœu pour annuler son vœu initial. Il achète deux trucs pour faire des vœux et demande à son meilleur ami de souhaiter… que Nikki l’aime de façon raisonnable.

Même là, il ne prend pas l’occasion d’annuler purement et simplement son vœu (c’est envisagé cela dit). Ce qu’il veut, c’est continuer à violer Nikki, mais sans avoir à subir des conséquences négatives. Finalement le pote de Bear ne le croit pas et fait un autre vœu, qui se réalise d’emblée.

Rentré chez lui avec une “Nikki” tellement dysfonctionnelle qu’elle a fini par tuer deux personnes, Bear se résout au suicide. Il prend une arme, renonce, prend des cachets, s’apprête à se faire vomir… quand soudain il s’arrête. Il sort de la salle de bain, et va embrasser “Nikki”. On comprend que “Nikki” a trouvé le dernier truc de farce et attrape, et qu’elle a souhaité que Bear l’aime elle autant qu’elle l’aime lui (une de ses revendications hurlée pendant tout le film).

Mais le timing a empêché Bear de vomir ses cachets. Il agonise donc quelques instants après, dans les bras d’une “Nikki” éplorée et défigurée par l’automutilation qu’elle s’inflige depuis le début du film. Elle s’apprête à se suicider avec l’arme, quand Bear meurt. Nikki reprend alors le contrôle de son corps et revient à elle-même. Elle n’a plus envie de se tuer. Terrifiée et en pleurs, elle hurle.

La caméra la fait passer hors champ. Fin du film. Voilà pour le traitement digne de la réelle victime du film. Le protagoniste principal n’aura pas évolué un instant, il aura renoncé à se tuer pour libérer Nikki, qui ne doit sa libération qu’à un coup de chance.


La femme est un monstre

Obsession fait du personnage de “Nikki” un monstre. L’horreur est liée à ses hurlements, ses actes violents (automutilation, meurtres) ou bizarres (elle déterre un chat mort). Elle fait peur, et objectivement ça marche. Le film d’horreur est réussi, mais au prix d’une inversion des valeurs. La victime devient le monstre, et le coupable est le héros qu’on suit.

Un changement de mise en scène aurait pu changer sur le message du film. On aurait pu filmer depuis le point de vue de Nikki, faire de ce qui lui arrive la véritable horreur, mais non. Curry Barker aurait aussi pu modifier la fin, pour que Bear tente de tuer Nikki. Faire de Bear un violeur qui commet un féminicide aurait transformé la dynamique. L’empathie mal placée (himpathy) aurait volé en éclat, montrant la négativité de ce personnage.

Même si le réalisateur prétend avoir voulu dénoncer le comportement de Bear, son dispositif filmique fait l’inverse. Et ça arrive. Parfois, une personne produit une œuvre qui va contre ses intentions. Le résultat final ne transmet pas ce qu’iel a voulu y mettre. J’en ai parlé y’a des années à propos de Là-Haut de Disney. Un film qui veut parler du deuil, mais finit par soutenir qu’il faut abandonner ses rêves et avoir des enfants.


Un ami m’a envoyé une image qui compare les anciens monstres de films d’horreurs aux nouveaux (https://blog.whoz.me/wp-content/uploads/2026/06/old-monsters.jpeg). D’un côté, Freddy Krueger et Pennywise, de l’autre une pièce vide (pour Backrooms) et “La copine d’un gars” (Nikki de Obsession). Voilà la lecture de base du film : ce qu’on en retient, c’est qu’on est censé avoir peur de la copine à l’air triste.


Critique de Burgervege (que je me contente de relayer sur sens critique car je suis globalement d'accord avec lui)

Armie
5
Écrit par

Créée

le 27 juin 2026

Critique lue 54 fois

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