Efficace, terrifiant, malin, ambitieux, radical dans ses propositions et singulièrement dérangeant, Obsession est beaucoup plus que le succès surprise de ce milieu d’année, poussé par les trends TikTok. C’est à ce jour le meilleur film d’horreur de 2026. Et peut-être bien l’un des tout meilleurs films d’horreur des années 2020.
Un mot sur le jeu d’actrice de la brillante Inde Navarrette, qui m’a scotchée à mon siège par son intensité, son expressivité, son pouvoir hypnotique ainsi que l’ampleur et la variété de sa palette émotionnelle. Il n’aurait pas fallu grand chose pour tomber dans le burlesque, mais elle parvient à toujours rester dans le malsain et le gênant. La scène du poème est à montrer dans toutes les écoles d’acting. Impressionnante. La lumière prend une place essentielle, la réalisation tout en maîtrise jouant admirablement avec l’obscurité et les effets pratiques. Le travail sonore et le montage m’ont happé dès le début pour ne plus me lâcher, ne laissant aucun temps mort.
Curry Barker et moi sommes nés la même année. La plupart des comédiens et comédiennes sont issues de cette même tranche du début de la génération Z, qui navigue aujourd’hui entre ses 25 et ses 30 ans. Ce n’est pas une coïncidence si le jeu et le récit ont autant pris sur moi, et fonctionnent autant, si j’en crois les réseaux, sur cette génération, et notamment ses représentants masculins. Obsession mobilise des peurs, des situations, un langage et des affects ancrés dans nos représentations culturelles et symboliques. Et par-dessus le marché, il n’y a rien de plus efficace pour faire peur que de s’attaquer aux terreurs primaires les plus profondément enfouies. En sortant de la séance, j’avais à nouveau 8 ans et peur du noir.
En termes d’analyse, énormément de choses ont déjà été dites, sur les réseaux sociaux et ailleurs, sur le parallèle à faire avec les questions d’emprise, d’asymétrique dans le couple, de violence patriarcale, d’objectivation… Une analyse extrêmement pertinente fait écho à la thèse développée par la philosophe espagnole Clara Serra dans "La Doctrine du consentement" (2025) : le consentement ne peut pas être seulement réduit à un "oui" ou à un "non", il doit absolument prendre en compte la capacité (physique, matérielle et morale) d’une personne à mobiliser son consentement. Les fameuses "conditions matérielles de possibilité de la liberté", dont Nikki reste privée de la scène d’ouverture au générique de fin.
Il a également été beaucoup question de "l'ambivalence" morale du personnage principal, Bear. Oui, c'est le méchant. Si vous ne l’avez pas compris, faites-vous aider. Mais il ne me semble pas non plus nécessaire de le répéter ad nauseam (coucou Regelegorila), en projetant allègrement sa propre "décence". Car il ne faut pas oublier qu’il existe une nuance entre la violence active d’un psychopathe, et celle, bien plus banale, de Bear, fondée sur la lâcheté, l’égoïsme et la négligence. Attention, il s’agit ici d’une nuance de nature, pas de degré. Ce que fait (ou plutôt ce que ne fait pas) Bear, motivé par son absence de courage et de souci de l’autre, n’est pas "moins grave" ou malsain que les meurtres d’un tueur en série motivé par un désir de nuire.
Il s’agit d’un "mal" différent. Il m’apparaît essentiel de ne pas passer outre cette subtilité, au risque de se détacher du message : Bear n’a rien d’exceptionnel. Il est comme beaucoup d’hommes à certaines périodes de leur vie. Se présenter en victime pour ne pas assumer ses responsabilités, c’est un réflexe de défense partagé par une part extrêmement importante de l’humanité. Le résumer à un "monstre ordinaire" permet de l’éloigner suffisamment pour ne pas se remettre en question. Obsession ressemble à un avertissement, pas une dénonciation : ne soyez pas comme Bear, même si ça peut paraître plus facile.
J’aimerais également insister sur ce que le film, d’un point de vue bien français, dit de notre incapacité à remettre en question le dogme romantique de l'amour universel, intemporel, au-dessus de tout. Curry Barker nous montre, à travers un miroir déformant, les conséquences absolument terribles de nos certitudes. Ce à quoi ressemble une relation dans laquelle au moins l'un des protagonistes reste persuadé du bien fondé et de la beauté de l’amour, alors même qu’il est couvert de sang et de merde. Cette Obsession pour l’amour pur et véritable, nourrie de nos fictions et de nos attentes, nous pousse à nous bercer d’illusions, à accepter une part de toxicité, à fermer les yeux, alors même que la réalité apparaît, évidente : ça ne va pas du tout et il faut dire stop avant que ça n’aille trop loin. Bear, jusqu’à la fin, en demeure désespérément incapable.