Les youtubeurs se mettent au cinéma. Petits budgets, gros cartons.
J'écris ceci en mai 2026, et je sors tout juste d'*Obsession* de Curry Barker, qui upload depuis plusieurs années sur la chaîne Youtube *That's a bad idea* - avec son acolyte dont j'ai oublié le nom, mais que j'aime aussi beaucoup - des sketchs absurdes et très bien écrits ainsi que des court-métrages d'horreur qui promettaient le meilleur. Il avait déjà réalisé un premier long en found footage qui, faute de diffuseur, avait fini sur YouTube, et grand bien lui en a fait je pense (production un poil goofy parfaite pour YouTube). Cette fois, *Obsession*, pour un budget d'un million d'euros, a trouvé des diffuseurs enthousiastes après une projection en festival, les nez les plus creux d'entre eux lui ayant proposé 15 millions d'euros pour financer une diffusion à l'internationale. Une semaine après la sortie, le film cumule déjà 50 millions d'euros au box-office. Le film rejoint ainsi à sa manière les deux grands films de référence en termes de « petit budget grand carton », que sont *Projet Blair Witch* et *Paranormal Activity*, deux found footage pour un budget post-production autour de 300.000 €.
En cette semaine de canicule, j'avais prévu de voir *Obsession* puis de traîner en ville pour profiter de la fraîcheur du soir, mais le film m'a tellement crispé que je me suis contenté d'une pinte au café le plus proche avant de me rentrer sagement.
Le plot du film pourrait sembler convenu : il s'agit d'un garçon fou amoureux d'une fille qui l'apprécie beaucoup, et qui, au lieu de prendre le risque de lui dire à elle ce qu'il ressent, choisit dans un moment de frustration et presque d'autodérision de s'en remettre à un bâton de farce et attrape qui promet de réaliser les vœux. Ce qui a le malheur de fonctionner.
Le film, au-delà des scènes d'horreur effrayantes et/ou violentes (une spectatrice a hurlé dans mon dos), aborde sans être ostentatoire de nombreuses questions existentielles liées à la relation amoureuse : que ce soit autour de la manipulation, du déni, de la sincérité... de ce que l'on est prêt à ignorer de soi ou de l'autre pour se persuader d'être aimé... je pourrais en dire plus mais ce serait gâché. (NDLR : dans une interview du réalisateur sur laquelle je suis tombé ultérieurement, celui-ci parle, pour situer l’inspiration qui l’a mené à cette thématique, de la boucle obsessionnelle dans laquelle il était entré à la recherche toujours renouvelée, sketchs à succès après sketchs à succès sur YouTube, de la nouvelle idée qui lui permettrait de sortir une nouvelle vidéo battant encore et toujours le succès de la précédente)
Le fait est que le réalisateur Curry Barker (remerciez la chaîne *Écran Large* pour l'information à venir, dont j'ai sollicité l'avis dans le tram sur le retour du cinéma) a été suite à ce succès contacté par le prestigieux Studio A24, pour de futurs projets, dont me semble-t-il un remake de *Massacre à la tronçonneuse*. Donc, ce youtubeur, que j'ai longtemps suivi avec passion à travers ses shorts, va maintenant collaborer avec le studio qui commence par son bon goût à concurrencer les gros d'Hollywood, ayant produit dans la dernière décennie certains de mes longs-métrages préférés (*Hérédité*, *Past Lives*, *The drama*... et j'en passe, parce que sous le coup de la bière je ne m'en souviens pas). Et c'est peut-être étrange de dire ça, mais je suis très fier de lui... De Curry j’entends, pas du studio A24, qui d’ailleurs succès oblige tend à m’inquiéter.
La devanture du Pathé où je me suis rendu à 19h25, un 27 mai, était par ailleurs pour la journée entière transfigurée aux couleurs du film *Irréalisable*, d'un autre youtubeur que j'apprécie à savoir *Babor Léléfan*. Étrange coïncidence me direz-vous, il faut croire que j'ai de la chance.
De ce que je sais, Babor a d'abord écrit sur YouTube pour le studio *Golden Moustache*. Ou serait-ce pour le *Studio Bagel* ? Puis il s'est fait connaître sur la plate-forme en son propre nom (plutôt propre surnom) et sa propre figure sur sa propre chaîne, en caricaturant les déviances des influenceurs sauce Dubaï, forçant pour le comique (mais en invoquant probablement un certain naturel) sur le côté looser sans scrupules assumé, quitte à se faire réellement sponsorisé par une injustifiable boîte de dropshipping chinoise. En parallèle, il a su booster son audimat à travers des enquêtes sur des arnaques diverses et variées mais toujours très divertissantes, surprenant régulièrement en poussant l'enquête jusque dans l'investigation de terrain, creusant les arcanes d'Internet pour révéler certaines supercheries d’échelle non négligeable, quitte à se voir entraîner dans des procès qu'il n'a pas manqué illico de nous commenter sur sa chaîne, étapes par étapes (et ce dans le respect du droit bien entendu, sur les conseils de son avocat).
En sus de ceci, et c’est ce qui nous intéresse ici, il avait déjà réalisé deux premiers longs-métrages, déposés gratuitement sur YouTube, intitulés respectivement *Irregardable* et *Impionçable* : des films à très (très) petits budgets forçant délibérément sur le scénario grotesque, le mauvais jeu d'acteur, les faux raccords, le montage à contretemps... pour un résultat fascinant et à mon goût très divertissant. J'en veux pour preuve d'avoir regardé *Irregardable* trois fois dans la même semaine, avec une fascination inflexible. Son dernier long-métrage, qui s’appelle *Irréalisable*, et pour lequel il a sollicité cette fois une cagnotte un peu plus ambitieuse de quelques dizaines de milliers d’euros, réunit certains grands talents de YouTube dont Camille Fievez, connue notamment pour son duo trash avec Alisson Chassagne sur la chaîne *Glamouze*, et Lucas Pastor, connu pour sa chaîne à l’humour jusqu’au-boutiste et absurde répondant au nom de *Chaise*.
Pour compléter le tableau, ce mois-ci *Seb la Frite* a présenté son documentaire autobiographique au festival de Cannes, et à savoir aussi que, le lendemain de mon visionnage d’*Obsession*, était diffusé au Pathé en avant-première le film *De la Comédie-Française*, premier long-métrage de Bertrand Usclat avec Pauline Clément en actrice principale : ce sont deux des quatre membres de la chaîne YouTube irrévérencieuse *Yes vous aime*, tous issus de la Comédie-Française mais qui ont assouvi leur désir à travers YouTube d’avoir un espace de création plus personnelle que le théâtre, celui-ci étant soumis à des contraintes que l’on imagine (presque rien à voir mais je vous conseille aussi la chaine *Sympa Cool*, plutôt virtuose dans les mises en scène de covoiturages, et dont le membre Ambroise Carminati a par ailleurs réalisé le long-métrage *La règle du jeu*).
Voilà donc beaucoup de noms d’Internet qui se retrouvent en ce mois de mai 2026 en haut de l’affiche. Le phénomène n’est pas nouveau, et si on se retourne sur le passé on constate que ce sont souvent des humoristes d’Internet qui investissent l’horreur au cinéma : on pourrait risquer le hors-sujet en évoquant Jordan Peele, issu de la télé en ayant produit avec son acolyte Key des sketches géniaux et tout à fait YouTube compatibles, générant des dizaines de millions de vues par vidéos, et qui a ensuite réalisé à partir de 2015 les très bons *Get Out* et *Nope* ; mais on peut surtout évoquer un groupe de youtubeurs, dont j’ai oublié le nom de la chaîne, qui se sont faits connaître sur Internet par des vidéos mêlant scènes d’action et humour, et qui ont réalisé au début des années 2020 l’excellent film de possession *La main* (en anglais *Talk to me*), puis l’un peu moins réussi *Bring her back*. À noter que Curry Barker et son acolyte ont réalisé sur leur chaîne un sketch hilarant parodiant *La main*, et que je ne pense pas me tromper en voyant aussi un clin d’œil à ce film dans l’une des scènes les plus violentes d’*Obsession*. On entre par ce clin d’œil dans un mode opératoire généralisé sur Youtube, à savoir celui de l’inter-référence permanente, que ce soit par le meme, le caméo, le roast implicite ou explicite, le réact... il y a toute une culture dynamique sur Internet, et surement aussi plus humble que celle du monde traditionnel du cinéma, qui promet peut-être de nourrir sur le grand écran une créativité nouvelle portée par ces outsiders.