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le 26 janv. 2015
SuivreJe t'aime mélancolie ♪♫
L'immortalité est une plaie. Adam ne le sait que trop bien. Ce vampire reclus (et fan de bonne musique faut pas déconner), observe depuis des siècles la lente déliquescence du monde qui l'entoure...
Adam et Eve, nos deux héros, ont traversé l'histoire : ils ont connu Galilée, Copernic, Newton, Einstein et ils sont toujours là. Ce sont des vampires, et les vampires ne meurent pas tant qu'ils ont chaque nuit leur dose de sang frais O négatif. Lorsqu'on fait leur connaissance, une grande distance les sépare : Adam vit à Detroit, Eve à Tanger. Le générique fait tourner les noms de leurs interprètes, les acteurs anglais Tom Hiddleston et Tilda Swinton, sur fond d'une nuit étoilée qui tourne également, laissant bientôt place à un microsillon. Captés en plan zénithal, l'un et l'autre tournent dans des sens opposés, s'abandonnant à la musique.
Adam, à la chevelure noire, est le côté obscur de la force : un dépressif, musicien damné, aux tendances suicidaires, qui ne veut qu'une chose, qu'on lui fiche la paix. Eve, à la chevelure blond-platine, est son versant solaire : enthousiaste, aimant danser, lire et voyager. Lorsqu'elle pressent que son Adam file un mauvais coton, elle prend illico un avion pour le rejoindre. Adam, premier homme donc lié à l'humus, la terre, incarne la matérialité : il aime les beaux objets, notamment les guitares qu'il collectionne amoureusement, et s'il communique en visio c'est sur son vieux poste de télévision. Son antre est un sacré foutoir - forcément, quand on a des siècles d'existence, on accumule, ne serait-ce que les portraits au mur des grands hommes qu'on a côtoyés, de Baudelaire à Monk en passant par Byron. Eve est du coté de l'air : elle a adopté les codes de notre époque fluide, utilisant un smartphone (dont on aurait aimé qu'il ne soit pas, une fois de plus, estampillé Apple...) et c'est toujours elle qui réserve les billets d'avion. Elle remplit ses valises d'une seule chose : une multitude de livres de toutes langues, dont elle caresse les pages comme pour s'en imprégner de façon épidermique.
Après le western (Dead Man) et le film de samouraïs (Ghost Dog), c'est donc au film de vampires que s'attaque le singulier Jim Jarmusch. A sa façon : nul frisson d'horreur à attendre de ce film-là. Les vampires de Jarmusch sont plutôt des êtres désabusés (ils en ont tant vu...) et affligés par leur époque jugée décadente. D'ailleurs c'est simple, les humains sont nommés "zombies". De l'eau à la nourriture jusqu'à leur propre sang, ils ont tout salopé. Ces déplorables ont même réussi à transformer un splendide théâtre à l’italienne en parking.
Comme on est au XXIème siècle, on ne se nourrit plus en plantant ses crocs dans des cous, méthode à présent jugée barbare, mais en s'approvisionnant en sang frais, à l'hôpital ou à la pharmacie - la qualité y est meilleure que dans les artères du premier venu. On le consomme voluptueusement dans des coupes ou sous forme de glace. Un troisième larron complète ce duo amoureux : Christopher Marlowe, écrivain vieillissant (les vampires peuvent donc vieillir ?) basé à Tanger comme Eve. A l'instar d'Adam, il se plaint d'avoir été "vampirisé" : le premier a approvisionné en musique aussi bien Schubert que les groupes de rock actuels ; le second a notamment inspiré son Hamlet à Shakespeare. C'est le lot de ces créateurs d'un genre spécial que de rester dans l'ombre. Pour le reste, les attendus du genre sont là : Adam vit reclus dans un manoir rideaux tirés, nos vampires agissent la nuit et dorment le jour, ils ont la canine bien acérée et leur panoplie est simple - longue chevelure hirsute, lunettes noires et gants de cuir.
On retrouve quelques marqueurs du style Jarmusch. L'attention portée aux couleurs, le rouge et le noir dominant chez Adam (canapé, lampes, tapis), le blanc chez Eve. Le goût pour les plans zénithaux de corps allongés (Adam en position fœtale, rappelant une image similaire dans Dead Man, puis le couple entrelacé, qu'on retrouvera dans Paterson). Les scènes urbaines filmées d'une voiture, montrant des quartiers laissés à l'abandon (les images de Detroit rappelant le Jersey de Permanent Vacation, le tout premier opus de Jarmusch). La place centrale de la musique, enveloppant ici littéralement le film.
Ces teintes sombres et cette mélancolie tenace risquaient de rendre le film passablement déprimant. C'est un peu le cas. Un peu seulement, grâce à une péripétie bienvenue : l'irruption de Ava, sœur de Eve, jouée par la truculente Mia Wasikowska qu'on avait aimé dans Stoker où, tiens, il était aussi question de vampires... Elle débarque comme un chien dans un jeu de quilles. Madame Sans-gêne s'impose, réclame du sang frais car elle est affamée, entre dans la chambre du couple à l'improviste, insiste pour sortir quand Adam n'attend qu'une chose, la foutre dehors pour se retrouver avec Eve. Ils sortent pourtant, et Ava ramène Ian (l'homme qui fournit à Adam tout ce qu'il lui demande) à la maison, le chauffant intensément. La suite sera celle qu’on pressentait. Cette fois, le boulet est renvoyé à son cher "L.A.", non sans avoir lancé au couple : "regardez-vous ! vous n'êtes que des snobs condescendants". Pas faux. C'est tout à l'honneur de Jarmusch d'instiller dans son film ce regard sarcastique sur la pose arty surplombante du couple qu’il met en scène. Il rééquilibre aussi son point de vue sur les humains en donnant à voir des personnages sympathiques : Ian (Anton Yelchin) est "l'ami" d'Adam, Bilal (Slimane Dazi) celui d'Eve qui veille sur le fragile Marlowe à Tanger, Yasmine est une chanteuse exceptionnelle, aux dires mêmes du très exigeant Adam. Si les humains en tant que groupe sont conspués, les individualités sont valorisées.
Mais revenons à nos deux tourtereaux qui se retrouvent avec un cadavre sur les bras. Long plan d'Adam et Eve entourant en silence le macchabée sur le canapé : l’effet est comique. Un exemple parmi d’autres car ce qui rend digeste le film est aussi son humour, typique là aussi de Jarmusch. Evoquons la réplique "parler me fait perdre mon sang froid" lancé par Adam lors de la partie d'échecs, et le "on est au XXIème siècle, arrêtons les clichés" lancé par Eve à Ava qui vient de lui parler de l'ail, ou encore la nausée invoquée par Ava, considérée comme normal puisqu'elle vient de "manger" un "type qui est dans l'industrie musicale". Savoureux.
Il faut se débarrasser du corps et fuir Detroit. Vol de nuit via Madrid dégoté par Eve, mais le sang vient à manquer. A Tanger, Adam, qui n'est plus dans son élément, accuse le coup. Le couple retrouve Marlowe qui se meurt, laissant tout de même encore quelque gouttes du précieux nectar pur, tout le sang de la ville étant à présent contaminé. Le shit qu'on vous propose dans la rue n'est pas la came qu'il faut pour ces deux-là.
L'épilogue fait sens, comme souvent chez Jarmusch (qu'on pense, par exemple à celui de Broken Flowers). Le magnifique oud que vient de lui trouver Eve sur les genoux, Adam dépérit aux côtés de sa belle lorsque le couple en avise un autre qui s'enlace avec beaucoup de douceur et de sincérité. "Only Lovers Left Alive" : c'est deux-là, porteurs d'espoir, méritent de vivre. Il ne seront donc pas "mangés" mai convertis. En eux, nos deux dandys ont trouvé leur relais. Cut sur l'image des bouches s'apprêtant à mordre : une jolie pirouette pour finir.
7,5
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il y a 2 jours
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7
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