Bienvenue chez Ciné-Sophia ! Aujourd’hui, posons-nous une question embarrassante : combien de preuves faut-il pour condamner un homme ?
Réponse de la foule : aucune, si le voisin est suffisamment bizarre.
Rien ne vaut un bon film noir d'après-guerre pour rappeler une vérité fondamentale : l'humanité est formidable, à condition de la regarder de très loin et avec des jumelles. Dans Panique, Julien Duvivier adapte Georges Simenon et nous offre une leçon de sociologie urbaine que ni Kant ni Spinoza n'auraient osé imaginer dans leurs pires cauchemars.
Au centre de ce joyeux foutoir : Monsieur Hire (interprété par un Michel Simon majestueusement antipathique).
Hire n'a commis aucun crime, si ce n'est celui, impardonnable en France, de ne pas saluer le patron du café, d'avoir une tête de suspect idéal et de préférer les élevages de souris aux conversations de comptoir. Lorsqu'une femme est assassinée dans le quartier, le véritable meurtrier (Alfred) et sa complice (Alice) n'ont qu'à désigner l'ours solitaire pour que la foule s'embrase.
Aristote expliquait que l’homme est un animal politique. Certes. Mais il avait probablement oublié de préciser qu’une fois réuni en grand nombre, cet animal politique peut redevenir un troupeau particulièrement nerveux. Chez Duvivier, la cité ne produit pas la raison ; elle produit le bouc émissaire. On passe de la polis à la meute avec une fluidité remarquable.
René Girard a écrit des volumes entiers sur ce mécanisme victimaire, expliquant que pour éviter de s'entretuer, les groupes humains ont besoin de désigner un bouc émissaire et de faire converger toute leur violence sur lui.
Duvivier nous démontre la même chose, mais avec des casquettes, des baguettes de pain et un accent parisien bien gouailleur. Pour que le charcutier et le garagiste fraternisent, il ne faut pas un idéal républicain : il faut un type bizarre à lyncher sur un toit.
Le "sacré" girardien se déplace ici entre les étals de légumes. Monsieur Hire devient le ciment social de la communauté malgré lui — une sorte de bienfaiteur passif de la cohésion de quartier par le sang.
Merci qui ? Merci la paranoïa collective.
Si Immanuel Kant pensait que l'esprit humain pouvait tendre vers les Lumières, Gustave Le Bon a douché ses espoirs avec une phrase qui résume à elle seule la deuxième moitié du film : « Dans les foules, c'est la bêtise et non l'esprit qui s'accumule. »
Duvivier applique ce principe à la lettre dans sa mise en scène.
Pris isolément, chaque habitant du quartier est un brave type : un peu pot de colle, un peu médisant, mais inoffensif. Mis en grappe autour d'un zinc ou sous les lampions d'une fête foraine, leur Quotient Intellectuel collectif subit une division d'urgence. Le Bon expliquait que la foule produit un nivellement par le bas où l'individualité s'efface au profit d'un inconscient collectif primaire. Dans Panique, l'addition d'une douzaine d'esprits médiocres ne donne pas un grand esprit communautaire, elle produit une entité hystérique capable d'envoyer un innocent sur un toit par simple inertie sociale.
Thomas Hobbes pensait que l'état de nature était une guerre de tous contre tous et que l'homme était un loup pour l'homme.
Panique démontre qu'Hobbes était encore trop optimiste : l'homme n'est pas un loup, c'est un membre d'un comité des fêtes prêt à sortir les fourches dès que le thermomètre moral baisse d'un cran.
Dès que la rumeur enfle, la "civilisation" du petit peuple se fissure instantanément. La foule de Duvivier est un chef-d'œuvre d'entropie morale : une masse d'individus parfaitement normaux qui, sous l'effet de la peur et de la bêtise partagée, se transforme en meute médiévale.
Hobbes aurait adoré la scène de la foire : rien de tel qu'une grande roue et de la barbe à papa pour célébrer la régression animale de l'espèce.
Jean-Paul Sartre expliquait dans L'Être et le Néant que le "Regard" de l'Autre nous fige, nous chosifie et nous condamne. Monsieur Hire est la preuve vivante (enfin, plus pour très longtemps) de la thèse sartrienne : il est coupable non pas de ce qu'il a fait, mais de ce que les autres voient en lui.
Sartre disait « L'enfer, c'est les autres ». Monsieur Hire pourrait ajouter : « Et particulièrement quand ils habitent au premier étage. » Il suffit que la foule décide que vous êtes un monstre pour que votre regard le plus anodin devienne la preuve irréfutable de votre perversité.
Panique est une expérience de pensée féroce. Duvivier nous tend un miroir et le résultat n'est pas beau à voir, mais le spectacle est grandiose. On y apprend qu'il vaut mieux être un vrai criminel sympathique avec un grand sourire qu'un honnête homme grincheux qui ne paie pas sa tournée.
Ce chef-d’œuvre vieillit comme une prophétie. À chaque nouvelle flambée de rumeurs, à chaque lynchage médiatique, à chaque indignation collective fabriquée en série, le film reprend quelques années de jeunesse.
Le génie du film est d’avoir compris que les sociétés adorent la justice… à condition qu’elle confirme leurs préjugés. Entre le procès et le commérage, elles choisissent souvent le second : c’est plus rapide, moins coûteux, et cela évite l’inconfort de réfléchir.
On finirait presque par croire que Duvivier connaissait Internet avant tout le monde. Du coup, on se surprend à regarder les réseaux sociaux, les plateaux télé et certaines conversations de café avec une légère inquiétude. Duvivier ne filmait peut-être pas seulement la France de l’après-guerre. Il filmait cette étrange passion humaine pour les certitudes collectives, cette conviction tenace que si tout le monde le dit, alors Aristote, Le Bon, Hobbes, Girard et Sartre doivent sûrement se tromper.
Après tout, penser est une activité solitaire. Accuser en groupe est tellement plus convivial. C’est probablement la seule forme de démocratie dont personne ne réclame jamais l’abolition.