6
3183 critiques
Gutter Island
Alors que les franchises avaient envahi les salles obscures au point d’aller débaucher des cinéastes de talent, peut-être est-on entré dans la période de l’après : Chloé Zhao propose Hamnet, et Sam...
le 13 févr. 2026
Il fallait bien que cela arrive : après avoir envoyé des démons dans des cabanes, des super-héros dans le multivers et des spectateurs dans des états nerveux avancés, Sam Raimi décide d’expédier deux cadres d’entreprise sur une île déserte. Send Help ressemble d’abord à un banal récit de survie : un crash aérien, deux survivants, une plage, quelques cocotiers et beaucoup de ressentiment accumulé lors des réunions Zoom. Mais Raimi transforme rapidement cette situation en laboratoire philosophique où l’humanité se révèle aussi civilisée qu’un conseil d’administration en période de licenciements.
Linda Liddle, employée compétente mais invisibilisée, se retrouve coincée avec son supérieur hiérarchique, Bradley Preston, héritier arrogant dont le principal talent consiste à être né du bon côté de la chaîne alimentaire capitaliste. Une fois les structures sociales pulvérisées par le crash, les rapports de pouvoir s’inversent brutalement. L’île devient alors un terrain d’expérimentation digne de Hobbes sous amphétamines.
Le premier concept philosophique qui s’impose est celui de l’état de nature chez Thomas Hobbes. Dans le Léviathan, Hobbes imagine un monde où l’autorité disparaît et où l’homme devient un loup pour l’homme. Raimi semble avoir lu Hobbes, puis s’être demandé : « Et si les loups travaillaient dans le consulting ? » Dès lors, les conventions professionnelles s’effondrent et la lutte pour la survie révèle ce qu’elles dissimulaient : la guerre permanente des ego. L’entreprise moderne apparaît comme une jungle qui a simplement remplacé les lianes par des organigrammes.
Mais Send Help est aussi une illustration presque caricaturale de la pensée de Jean-Paul Sartre. « L’enfer, c’est les autres », écrivait-il dans Huis Clos. Raimi semble répondre : « Certes, mais l’enfer devient franchement hilarant lorsque l’autre est votre patron. » L’île n’est pas seulement un espace de survie ; elle devient un huis clos existentiel. Linda et Bradley sont condamnés à se définir mutuellement, à travers le regard de l’autre, sans possibilité de fuite. Le film met ainsi en scène cette lutte sartrienne pour échapper à l’objectivation : chacun tente de réduire l’autre à un objet tout en revendiquant sa propre liberté.
Plus subtilement, Raimi convoque sans doute malgré lui la généalogie de la morale de Friedrich Nietzsche. Pendant des années, Linda a subi les humiliations ordinaires de la hiérarchie. Lorsqu’elle acquiert enfin le pouvoir, elle découvre que la victime n’est pas nécessairement moralement supérieure à son bourreau. Nietzsche aurait souri devant cette démonstration : le ressentiment produit rarement des saints ; il fabrique surtout des candidats au poste de chef. La volonté de puissance change simplement de propriétaire.
Ce qui rend le film particulièrement savoureux est que Raimi refuse toute élévation morale. Là où un drame social classique aurait livré une leçon édifiante sur la résilience ou la solidarité, il préfère injecter des geysers de sang, des humiliations grotesques et un humour noir qui rappelle constamment la fragilité de nos prétentions philosophiques. Comme si Albert Camus avait réécrit Le Mythe de Sisyphe après avoir regardé Evil Dead. L’absurde n’est plus seulement métaphysique ; il est viscéral.
Derrière ses excès gore et son énergie de cartoon sadique, Send Help apparaît finalement comme une satire féroce du management contemporain. L’île révèle que les hiérarchies professionnelles reposent souvent sur des fictions aussi fragiles qu’un radeau fabriqué avec des PowerPoint recyclés. Raimi montre qu’une catastrophe suffit pour faire disparaître les titres, les privilèges et les stratégies RH ; il ne reste alors que deux consciences enfermées dans une lutte grotesque pour la domination.
La véritable ironie du film est peut-être là : après deux heures de philosophie appliquée à coups de noix de coco, de blessures infectées et de vengeance sociale, le spectateur ressort avec une certitude. Entre Hobbes, Sartre et Nietzsche, le plus lucide n’était peut-être aucun d’eux.
C’était probablement Sam Raimi.
Cet utilisateur l'a également ajouté à ses listes 2 Vu et Noté, Albert Camus, Jean-Paul Sartre, Friedrich Nietzsche et Thomas Hobbes
Créée
le 21 juin 2026
Critique lue 4 fois
6
3183 critiques
Alors que les franchises avaient envahi les salles obscures au point d’aller débaucher des cinéastes de talent, peut-être est-on entré dans la période de l’après : Chloé Zhao propose Hamnet, et Sam...
le 13 févr. 2026
4
322 critiques
Désolé, mais si ça n'avait pas été Raimi derrière la caméra, personne n'aurait donné du crédit à ce film ultra bancal.Alors oui, c'est plutôt malin de vouloir renverser le récit de survie lambda...
le 11 févr. 2026
7
2395 critiques
Me retrouver seul sur une île déserte avec Rachel McAdams n’est pas franchement l’idée que je me fais de la pire situation qui pourrait m’arriver, de l’incarnation absolue de l’Enfer. Pour tout...
le 9 févr. 2026
8
61 critiques
Bienvenue chez Ciné-Sophia, le seul endroit où l’on ose poser les vraies questions : Immanuel Kant aurait-il validé un film où un homme jette un léopard au visage d'un soldat colonial ? La réponse...
il y a 6 jours
7
61 critiques
Il fallait bien que cela arrive : après avoir envoyé des démons dans des cabanes, des super-héros dans le multivers et des spectateurs dans des états nerveux avancés, Sam Raimi décide d’expédier deux...
le 21 juin 2026
8
61 critiques
Bienvenue à Ciné-Sophia. Attachez vos ceintures de sécurité, rangez vos mouchoirs et préparez-vous à une séance de haute voltige chronologique où la vie tient dans une balance de cuisine.Aujourd'hui,...
il y a 6 jours
SensCritique dans votre poche.
Téléchargez l’app SensCritique.
Explorez. Vibrez. Partagez.



À proposNotre application mobile Notre extensionAideNous contacterEmploiL'éditoCGUAmazonSOTA
© 2026 SensCritique
Thème