Sherlock Junior
8.3
Sherlock Junior

Moyen-métrage de Buster Keaton (1924)

Dans Sherlock Junior, faute d'avoir pu résoudre le mystère concernant le vol du collier de la fille qu'il courtise, Buster Keaton retourne à son job de projectionniste dans un petit cinéma de quartier. Pendant qu'il projette le film Hearts and Pearls, Keaton s'endort dans sa cabine de projection. Son double – son inconscient onirique sort de lui, et déambule dans les allées du cinéma avant de rejoindre l'écran. Là il se passe quelque-chose. C'est un grand cinéma de rêveur qui s'offre tout d'un coup à nous.

Je ne veux pas revenir ici sur la mise en scène et le burlesque de Keaton. Il suffit de regarder, d'autant plus aujourd'hui, et se rendre compte du génie qui trépigne ici. Pas de paroles, mais une seule et même mise en scène pour ce carnaval comique et spectaculaire remplie d'artifices et de mouvements. Non, ce qui m'intéresse ici ce sont ces espaces qui s'imbriquent et se multiplient. Plus de frontières, le cinéma permet tout ! Le Keaton rêveur est enfin entré dans l'écran. Accoudé à un arbre dans une foret, il tombe subitement car téléporté dans un désert. Puis du désert, vers un rocher au milieu de la mer. Il finit par revenir à Hearts and Pearls, et devient alors Sherlock Junior. Le détéctive qu'il revait d'être. La caméra avance pour rejoindre pleinement le film, et quitte la salle de cinéma. Du film premier, un nouveau film commence. Deux mondes l'un.

Ces mondes qui s'entrechoquent, et s'ouvrent les uns sur les autres, on en retrouvera plein : Sherlock Junior ouvrant le coffre fort de son bureau pour rejoindre la rue déjantée ; dissimuler une robe par la fenêtre séparant la petite maisonnette des bandits et la rue. Y sauter à travers, enfiler la robe, et devenir un autre personnage ; dans un cul de sac, sauter à l'intérieur de la longue robe de son équipier grimé afin d'atteindre un autre lieu, caché derrière la palissade. Sherlock Junior est précurseur d'un cinéma de grand reveur, où les espaces s'emboitent. Où les mondes ne font plus qu'un. On peut revenir rien qu'à ces 10 dernières années : Holy Motors de Leos Carax. Le film s'ouvre sur le cinéaste qui se reveille au sein de cette chambre reclue, donnant d'un mur à l'autre vers une salle de cinéma (la cabine du projectionniste de Sherlock Junior). D'un grondement de bateau, nous nous retrouvons de cette salle de cinéma bondée d'endormies à la villa Paul Poiret et son architecture de grand navire. Un nouveau film commence et Monsieur Oscar démarre sa journée jusqu'au bout de la nuit.

Il y a aussi Cemetery of Splendour d'Apichatpong Weerasethakul, et sa promenade à la lisière entre deux mondes – deux temps. Jen arpente une petite foret dans sa base la plus matérielle et présente, tandis que Keng, la médium connecté à l'esprit du soldat endormi Itt, l'arpente dans ce qu'elle fût : un palais royal où combattait d'anciens soldats. Un espace fantôme certes, mais un nouvel espace. L'invisible devient un univers. De fantômes et d'univers, on pourrait aussi parler de Twin Peaks : The Return de David Lynch, cathédrale du rêve et des mondes. Il y a l'agent spécial Dale Cooper, ouvrant le rideau rouge de la back lodge en direction du désert américain. Toujours ce même agent Cooper atterrissent à New-York, dans un mystérieux cube de verre scruté par des tonnes de caméra. Tous ces films reviennent à Keaton. Il y quelque-chose de fantastique à voir ces ballades magiques. On n'est même plus dans la téléportation, qui liait deux univers entre-eux d'un claquement de doigt. Ici, c'est le mouvement ! C'est l'acteur qui avance. Et cet acteur avance au gré des mondes, au gré des possibilités que seul le cinéma sait offrir. Il ouvre des portes comme des nouveaux rêves. Et tous ces mondes sont à l'intérieur d'un même espace. Celui du rêve de Buster Keaton, qui finit d'ailleurs par se réveiller, toujours dans sa cabine de projectionniste. Il y a aussi celui du film, et ça c'est nous.

RemiSavaton
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le 29 oct. 2023

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Rémi Savaton

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