Sirāt
7
Sirāt

Film de Oliver Laxe (2025)

Oliver Laxe est un cinéaste du parcours : dans Mimosas, les protagonistes accompagnaient une dépouille dans l’Atlas marocain. Viendra le feu suivait un ex détenu parcourant les montagnes de sa Galicie natale, où il semblait laisser un sillage d’incendies. Sirat, qui signifie chemin, se veut une extension de ces motifs : la rave qui ouvre le film se déploie pleinement à la nuit tombée, lorsqu’un show laser permet de dessiner des marches sur les gigantesques roches des canyons. La musique et la lumière inscrivent une autre voie possible, un sentier escarpé que vont emprunter un groupe composite de teufeurs, auquel s’ajoute ce père de famille à la recherche de sa fille. Dans cet univers à la marge, c’est l’euphorie qui prime : l’immersion dans la communauté se veut une ode sensorielle, où la frénésie hypnotique de la techno a l’ampleur d’une cérémonie, un lâcher prise où tout semble possible. Le départ vers un nouveau lieu prend alors les proportions d’une conquête des espaces inviolés, les camions filant avec l’arrogance des pionniers.


On en oublierait presque le motif du père, à la recherche de sa fille disparue : dans cette fuite en avant, le son sublime tout (en réglant l’ampli, l’un des techniciens affirme : « on sait jamais quand ça va lâcher »), et le LSD semble diluer la perception d’un réel qui se fragmente : pénurie d’essence, climat de guerre imminente accentuent l’avancée dans des territoires à l’écart de la civilisation. La rage des beats cède le pas au son des moteurs lutant avec la roche, la vitesse des warriors de Mad Max se fragmente dans une lutte tendue plus proche du Salaire de la peur ou Sorcerer.


Mais cette évolution est elle-même une transition : car le Sirat en question est un chemin métaphorique qui conduit du paradis à l’enfer. Immanquablement, le feu viendra. Laxe va malmener les codes, les règles de la narration, ses personnages et le spectateur lui-même pour le rendre disponible à de nouvelles appréhensions de lui-même. Dans cette atmosphère crépusculaire, il est temps de puiser dans des ressources insoupçonnées.


« C’est ça qu’on sent quand c’est la fin du monde ?

- Je ne sais pas, mais ça fait longtemps que c’est la fin du monde. »


Sirat ajoute à la difficulté du trip, sur des voies escarpées, les soubresauts violents d’un récit radical, qui déleste les protagonistes, voire tous les mobiles initiaux de la narration. Éloge de la blessure, de l’amputation des membres, des membres de la famille, c’est un itinéraire de délestage, où l’on commence par s’arracher à son pays, détacher la calandre de sa voiture avant de se plonger à corps perdu dans un décor en voie de dématérialisation. Dans la poussière ou les explosions violentes, les plans s’élargissent et la nuit, débarrassée des oripeaux de la fête, n’est plus que striée par d’infimes faisceaux de phares perdus dans l’immensité.


Dans Mimosas, Laxe déstructurait la temporalité et les éléments narratifs, béances qu’on retrouvait aussi dans Viendra le feu. Sirat est de ce point de vue plus accessible, mais pas moins déroutant : les brutales trouées de son récit invitent à une introspection dont on ne maîtrisera jamais tous les enjeux. En dépit du réel, contre lui, puis avec lui, les protagonistes poursuivent la danse, écho destroy et rageur à la vision identique que proposait, sous un angle bien plus glamour, la chorégraphie dans Life of Chuck. Pulvériser l’ego n’entame en rien son mouvement. « Marcher sans réfléchir » dans un champ de mine n’empêche en rien la profonde et intime connexion avec un monde qui ne demande qu’à révéler de nouveaux chemins.

Sergent_Pepper
8
Écrit par

Cet utilisateur l'a également mis dans ses coups de cœur et l'a ajouté à ses listes Film dont la musique est un des protagonistes, La drogue, c'est mal., Les meilleurs films se déroulant dans le désert, Rumeurs Cannes 2025 et Vu en 2025

Créée

le 10 sept. 2025

Critique lue 13.7K fois

Sergent_Pepper

Écrit par

Critique lue 13.7K fois

237
25

D'autres avis sur Sirāt

Sirāt

Sirāt

5

Plume231

2384 critiques

Danse explosive !

Sur le plan de la mise en scène — visuelle et sonore —, c'est difficile de ne pas s'incliner devant autant de virtuosité esthétique. Il suffit de voir les séquences d'introduction lors de la...

le 11 sept. 2025

Sirāt

Sirāt

5

Moizi

2568 critiques

Beaucoup de bruit pour rien

Sirat c'est quand même beaucoup de bruit pour rien (au sens propre, comme au figuré). Je ne comprends pas les retours dithyrambiques sur ce film qui n'est qu'une version saharienne du Salaire de la...

le 28 sept. 2025

Sirāt

Sirāt

9

takeshi29

1682 critiques

Un Laxe actif ce n'est pas chiant du tout...

Je n'ai qu'une envie, être au 10 septembre et retourner voir "Sirāt" dans une salle qui envoie du lourd au niveau du son, qui me permettra une meilleure immersion à ce niveau que celle connue dans la...

le 26 juil. 2025

Du même critique

Lucy

Lucy

1

Sergent_Pepper

3175 critiques

Les arcanes du blockbuster, chapitre 12.

Cantine d’EuropaCorp, dans la file le long du buffet à volonté. Et donc, il prend sa bagnole, se venge et les descend tous. - D’accord, Luc. Je lance la production. On a de toute façon l’accord de...

le 6 déc. 2014

Once Upon a Time... in Hollywood

Once Upon a Time... in Hollywood

9

Sergent_Pepper

3175 critiques

To leave and try in L.A.

Il y a là un savoureux paradoxe : le film le plus attendu de l’année, pierre angulaire de la production 2019 et climax du dernier Festival de Cannes, est un chant nostalgique d’une singulière...

le 14 août 2019

Her

Her

8

Sergent_Pepper

3175 critiques

Vestiges de l’amour

La lumière qui baigne la majorité des plans de Her est rassurante. Les intérieurs sont clairs, les dégagements spacieux. Les écrans vastes et discrets, intégrés dans un mobilier pastel. Plus de...

le 30 mars 2014