5
le 11 sept. 2025
SuivreDanse explosive !
Sur le plan de la mise en scène — visuelle et sonore —, c'est difficile de ne pas s'incliner devant autant de virtuosité esthétique. Il suffit de voir les séquences d'introduction lors de la...
Où est-il passé, ce paradis d'hier ?
Il n'en reste plus rien, à part un désert.
De vastes murs majestueux auxquels on tourne le dos. On ne les considère qu'à condition de s'y imaginer une porte vers les cieux, projetée illusoirement à grands coups de néon lumineux.
Il ne reste plus grand chose à sucer mais on le consommera jusqu'au bout, pour alimenter le rêve ; pour entretenir l'illusion.
En cet instant de la toute fin, l'humanité ne sait même pas regarder ce spectacle avec humilité : elle reste les yeux et les oreilles collés à cet autre mur artificiel qu'elle a dressé. L'important c'est que la fête ne s'arrête jamais, que la transe dure le plus longtemps possible, quitte à se retrouver au pied du mur ; l'autre, celui d'en face. Celui de la fatale destinée.
Sirāt est ainsi fait. Il est un parti pris radical comme on n'en fait plus vraiment. En cet ère d'aridité artistique où plus rien ne doit être suggéré mais constamment surligné, le film d'Oliver Laxe tente la grande fuite en avant à la recherche d'un cinéma purement symbolique et sensoriel.
Alors certes – entendons-nous bien – tout n'est pas parfait, loin de là. Ce genre de cavale de l'impossible, à tenter de traverser l'enfer avec son seul goût de l'image propre et du geste fort, est le plus sûr moyen de trébucher ici ou là, sur les raides sillons des versants instables et caillouteux.
Ainsi les emprunts un brin trop appuyés à Mad Max et au Salaire de la peur pourront évider en partie l'expérience de sa potentielle force brute ; même chose pour un final qui échoue à se montrer pleinement jusqu'au-boutiste dans sa radicalité : trop long, bavard et explicite. Dommage. Dans l'aridité du désert, le moindre geste raté ne pardonne pas, et c'est d'autant plus dérangeant quand cela participe à émousser une dynamique pourtant bien engagée.
Sirāt, nous dit-on, est un pont dressé entre l'enfer et le paradis, aussi fin qu'un cheveu mais tranchant comme l'épée. Comme quoi, Oliver Laxe savait bien là où il s'engageait...
N'en demeure pas moins ce bilan que j'en tire. Dans sa démarche radicale, Sirāt a su raviver chez moi un cinéma dont je rédige déjà depuis quelque temps l'oraison funèbre. À jouer dès le départ la carte du mystique, il renoue avec un art du sens par les sens qui, parfois, a su faire franchement mouche.
Ces esprits égarés, cette fuite en avant, guidée par des espoirs grandement illusoires : tout cela parvient de temps en temps à déchirer l'écran de leur puissance symbolique. Cette porte de lumière s'ouvrant dans le désert ; ce bourdonnement entêtant qui anime autant qu'il abêtit ; ce titre qui n'apparaît que bien tard, qu'une fois s'est-on bien engagé dans la folie... Et encore tellement d'autres choses.
Ces chevauchées dans la nuit à la seule lumière des phares ; ces séances de spiritisme lancées mains sur l'enceinte ; ces corps mutilés qui ne veulent pourtant jamais cesser de danser. Tout ça me parle. Tout ça me manque aussi...
Et que dire de ces moments de rupture auxquels le film se risque et qu'il réussit parfois brillamment... Ces brusques retours au réel ; ces rappels à la toute puissance de la matière face à la force de l'esprit.
Soudain le monde réaffirme ses droits sur les doux rêveurs. Les projets insensés sont brusquement payés de lourds sacrifices ; d'autant plus lourds qu'ils sont cruels, inattendus et parfois même absurdes.
Alors certes, parmi tous ces moments certains sont moins réussis que d'autres, surtout les derniers. À un moment donné, la symbolique ne justifie pas la facilité.
Par contre, quand ils sont réussis, personnellement, je les trouve dévastateurs. Une scène est d'ailleurs pour moi un bijou de mise-en-scène en termes d'efficacité dans la sécheresse.
Et je parle bien évidemment de la mort d'Esteban. C'est la première – et donc la plus inattendue – et pourtant la plus cruelle. Personnage le moins cabossé, le plus innocent. La scène annonce un problème, mais pas de cette ampleur. Sa mort est un stupide accident. Elle se plie en seulement quelques secondes d'inattention et de manque de lucidité. Tout se fait sur un plan fixe, un silence et de la suspension. Jamais on ne montrera l'aboutissement. On se contentera de laisser flotter la chose comme une idée, le temps que le spectateur réalise bien qu'on n'est pas dans ce genre de film où le non-montré sera l'occasion d'annuler. Non. Ici le non-montré est simplement ce qu'on ne veut pas voir. Et c'est justement ce « ce qu'on ne veut pas voir » qui est, selon moi, tout le sujet du film.
Détourner le regard pour ne pas voir la tragédie arriver. Mais aussi détourner le regard pour mieux la faire advenir.
Ce sont tous ces moments forts que je garderai de cette chevauchée sur le sirāt. Ces personnages aussi, et cette suspension finale qui, sur les derniers instants, a su rappeler à la grande force de ce film.
Cette scène conclusive, c'est l'autre grand choc qu'il m'a procuré. Une symbolique – encore une – mais s'exprimant dans toute sa puissance mystique.
Tout se conclut sur un train tirant des chariots remplis d'âmes rescapées. Elles semblent avoir été sauvées. Elles sont celles que le désert n'a pas emporté. Pour elles, un paradis est peut-être possible là où elles seront conduites. Mar est là. Son père, Luis, aussi. Ils ne se sont manifestement pas encore retrouvés, mais on est en droit de penser que, bientôt, pour ces quelques élus qui ont eu la foi jusqu'au bout, le miracle s'accomplira... Mais s'accomplira seulement ? Quel est ce train et où les conduit-il tous ? Au fond, la traversée du désert ne semble pas terminée, et tous, autant qu'ils sont, apparaissent comme des âmes égarées. Sont-ils les élus ou les perdus ? Les sauvés ou les damnés ? En ne répondant pas, le film rappelle que la question, depuis le départ, n'était pas là.
Plus d'une fois, j'ai dit sur ce site à quel point je préférais les films qui se plantaient en tentant quelque chose plutôt que ces films qui réussissaient sans rien entreprendre. Or Sirāt est de ces films qui ont beaucoup tenté, et il est loin d'avoir tout raté.
Lui il a osé y aller. Il s'est risqué sur le terrain des sens, de l'aridité et de la mystique, et je trouve qu'au bout du compte, malgré le tribut versé, il en ressort grandi.
Et franchement, nous avec lui.
Cet utilisateur l'a également ajouté à ses listes Ah ça les César ! Si ça ne tenait qu'à moi... et Les meilleurs films de 2025
Créée
le 30 sept. 2025
Critique lue 292 fois
5
le 11 sept. 2025
SuivreSur le plan de la mise en scène — visuelle et sonore —, c'est difficile de ne pas s'incliner devant autant de virtuosité esthétique. Il suffit de voir les séquences d'introduction lors de la...
5
le 28 sept. 2025
SuivreSirat c'est quand même beaucoup de bruit pour rien (au sens propre, comme au figuré). Je ne comprends pas les retours dithyrambiques sur ce film qui n'est qu'une version saharienne du Salaire de la...
9
le 26 juil. 2025
SuivreJe n'ai qu'une envie, être au 10 septembre et retourner voir "Sirāt" dans une salle qui envoie du lourd au niveau du son, qui me permettra une meilleure immersion à ce niveau que celle connue dans la...
4
le 27 août 2020
SuivreIl y a quelques semaines de cela je revoyais « Inception » et j’écrivais ceci : « A bien tout prendre, pour moi, il n’y a qu’un seul vrai problème à cet « Inception » (mais de taille) : c’est la...
5
le 20 sept. 2019
SuivreEt en voilà un de plus. Un auteur supplémentaire qui se risque à explorer l’espace… L’air de rien, en se lançant sur cette voie, James Gray se glisse dans le sillage de grands noms du cinéma tels que...
2
le 10 juin 2026
SuivreVous aimez Steven Spielberg ? Le grand ? Le vrai ?Eh bien, mettez la main sur Rencontre du Troisième type et (re)voyez-le vous.Revoyez-le vous parce que – je vous le dis – ce n’est pas avec ce...