En étouffant son spectateur par une mise en scène oppressante, Philippe Grandrieux kidnappe ce dernier pour une plongée en apnée dans les plus noires ramifications de l'être humain. Caméra suffocante, enchaînant les gros plans, pour ne laisser aucun échappatoire possible à l'oeil qui les découvre, usant à outrance des frontières du visible pour brouiller les pistes autant que pour épouser la perdition totale dont souffre Jean, esprit en souffrance, habité par une violence pulsionnelle dévorante, qu'il libère un soir sur deux, le temps d'occire brutalement l'objet de ce désir qu'il ne parvient jamais à combler.

Mais à trop en faire, à se focaliser essentiellement sur sa composante formelle, Grandrieux prend le risque de lasser les esprits. Sans cesse en train de lui faire chercher sens dans l’image, parce qu’elle est faiblement éclairée, de manière à rendre inabordable ce qui s’y passe. A tel point qu'on finit par éprouver le sentiment que le cinéaste n'assume pas forcément ce qu’il tente d’y filmer. On comprend pourtant que sa volonté est d’harmoniser le fond dépressif de son film avec sa mise en œuvre formelle. Tremblements de caméra permanent, jeux de nettetés constants, quasi absence de dialogues : telles sont les armes qu’il choisit. Choix déroutant, qui donne à son film un côté singulier, mais qui ne permet pas à tout le monde de l’accompagner dans cette quête de rédemption particulière dont il se réserve les clés de la compréhension.

Au bout du chemin, on est touché par l’abandon sans compromis auquel se livre chaque acteur — époustouflant Marc Barbé —, mais on est trop partagé entre fascination pour l’objet filmique en lui-même et énervement contre ce qui finit par ressembler à un maniérisme formel discutable, pour adhérer totalement à la proposition. Davantage de soin aurait pu être apporté à ce script peu motivant qui finit par n'être qu'un simple prétexte pour multiplier les explorations visuelles. Et ces dernières, étirées plus que de raison sur 2h, finissent par nous éteindre, doucement, mais surement.
oso
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le 3 août 2014

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