Au début des années 90, alors qu’il vient d’enchaîner des succès critiques et commerciaux, James Cameron est approché pour développer un long-métrage consacré à Spider-Man. Il s’implique fortement dans le projet, au point d’écrire un traitement puis un scénario très ambitieux, mettant en scène Peter Parker face à deux antagonistes majeurs : Sandman et Electro. Cameron souhaite proposer une vision plus adulte et réaliste du super-héros, insistant sur la transformation physique et psychologique de Peter, ainsi que sur sa relation avec Mary Jane, abordée de manière plus explicite que dans les comics de l’époque.
Cependant, le projet est rapidement paralysé par une situation juridique extrêmement complexe. Les droits cinématographiques de Spider-Man sont alors fragmentés entre plusieurs sociétés (notamment Carolco, MGM et Columbia), donnant lieu à une succession de procès et de négociations interminables tout au long des années 90. À mesure que ces litiges s’éternisent, Cameron se détourne progressivement du film, préférant se consacrer à d’autres projets de grande envergure.
À la fin des années 90, SONY Pictures et sa filiale Columbia parviennent finalement à sécuriser l’ensemble des droits cinématographiques de Spider-Man. Le studio souhaite alors lancer rapidement une adaptation capable de rivaliser avec les grands blockbusters de l’époque.
Sam Raimi, qui connaît les super-héros avec Darkman, est est engagé à la réalisation. Pour Raimi, cela représente un tournant majeur dans sa carrière : c’est son premier film à très gros budget et sa première collaboration avec un grand studio sur une licence aussi emblématique. Il aborde le projet avec l’objectif de rester fidèle à l’esprit du personnage, en mettant l’accent sur la dimension tragique et humaine de Peter Parker, plutôt que sur une simple démonstration d’effets spéciaux.
Dans les premières étapes de développement, le scénario de James Cameron sert de base de travail. Bien qu’il ne soit jamais utilisé tel quel, plusieurs de ses idées influencent durablement le projet. David Koepp est engagé pour réécrire le script. Il oriente l’histoire vers une structure plus classique d’origin story et remplace les antagonistes initiaux par le Bouffon Vert et le Docteur Octopus, deux ennemis emblématiques des comics. Sam Raimi, de son côté, développe une idée centrale : établir une relation quasi filiale entre Norman Osborn et Peter Parker, afin de renforcer le drame lorsque Norman devient le Bouffon Vert. Dans cette optique, Raimi estime que la présence du Docteur Octopus est superflue et risque de diluer l’impact émotionnel du récit. Scott Rosenberg est alors chargé d’une nouvelle réécriture visant à supprimer Octopus du scénario et à renforcer les scènes d’action, tout en clarifiant la progression dramatique. Enfin, Alvin Sargent intervient pour peaufiner les dialogues, en particulier ceux qui concernent les relations humaines, afin de donner plus de profondeur émotionnelle aux personnages.
En 2002, Spider-Man sort finalement sur les écrans et rencontre un immense succès commercial et critique, devenant l’un des plus gros cartons du box-office mondial.
Danny Elfman impose l’identité de Spider-Man dès les premières secondes. Le film s’ouvre sur un générique devenu légendaire, mêlant toiles d’araignée numériques, images en filigrane et une partition ample, héroïque et immédiatement reconnaissable. Elfman n’en est pas à son coup d’essai dans le registre du super-héros : ses compositions pour les Batman de Tim Burton ont déjà redéfini la manière dont la musique peut façonner un mythe au cinéma. Ici, il trouve un équilibre subtil entre majesté héroïque, mélancolie et énergie juvénile. Le thème principal traduit à la fois l’exaltation du pouvoir et le poids de la responsabilité. Cette musique ne se contente pas d’accompagner les images : elle devient indissociable du personnage. La composition d’Elfman est aujourd’hui iconique, culte, et immédiatement associée au Tisseur dans l’imaginaire collectif.
Tobey Maguire et Kirsten Dunst sont introduits immédiatement après le générique en Peter Parker et Mary Jane Watson. Sam Raimi choisit une mise en scène simple et efficace, presque anodine, pour poser les bases de leurs caractères. La séquence du bus, où Peter court désespérément derrière, subissant les moqueries de ses camarades avant que MJ n’intervienne, résume à elle seule toute la dynamique du personnage. Peter est impopulaire, maladroit, introverti, enfermé dans son monde et invisible aux yeux des autres. Maguire incarne à la perfection cette fragilité : son jeu tout en retenue, en silences et en regards fuyants correspond exactement au Peter Parker des comics. De son côté, Dunst propose une MJ candide, solaire, rêveuse et légèrement volage, mais jamais caricaturale. Elle incarne à merveille cette figure inaccessible, idéalisée, que Peter observe de loin, sans jamais oser franchir le pas.
C’est cette relation entre Peter et MJ qui constitue le véritable cœur émotionnel du film. Contrairement à une idée reçue, Spider-Man n’est pas avant tout un film d’action, mais une romance et un récit initiatique. Il s’agit d’une découverte de soi, d’un passage à l’âge adulte. La morsure de l’araignée fonctionne comme une métaphore évidente de la puberté et de la transformation physique et psychologique. Peter change brutalement : il se muscle, enlève ses lunettes, gagne en assurance, en confiance et en présence. Lui qui était invisible devient soudainement visible. Cette mutation attire naturellement le regard de MJ, qui commence à percevoir Peter autrement. Mais cette exposition nouvelle est aussi porteuse de responsabilités et de dilemmes, annonçant déjà le conflit intérieur du personnage.
L’oncle Ben et la tante May jouent un rôle clé dans l’évolution de Peter. Ils incarnent le socle moral du personnage. La scène dans la voiture, où Ben prononce la phrase fondatrice « Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités » est centrale dans la mythologie du héros. Elle ne sonne jamais comme un slogan, mais comme un conseil paternel sincère, presque banal, qui prendra toute sa dimension tragique par la suite. À l’inverse, la tante May apporte une touche de légèreté et de tendresse, notamment dans la scène, délicieusement maladroite et volontairement ambiguë, où elle surprend Peter en pleine exploration de ses nouveaux pouvoirs dans sa chambre. Rosemary Harris et Cliff Robertson livrent des performances très touchantes, pleines de chaleur et d’humanité, qui ancrent le film dans une réalité émotionnelle crédible.
Après la mort de l’oncle Ben et l’entrée de Peter dans sa vie new-yorkaise, Sam Raimi tente d’installer une relation père / fils symbolique entre Peter Parker et Norman Osborn. L’idée est pertinente sur le papier : opposer deux figures paternelles, l’une bienveillante et morale, l’autre autoritaire et corrompue par l’ambition. Cependant, cette relation reste effectivement trop superficielle. Le film n’accorde pas suffisamment de temps ou de scènes intimes pour créer un lien sincère entre Peter et Norman. Le concept est posé, mais rarement incarné, ce qui limite l’impact émotionnel du conflit final.
Willem Dafoe et James Franco livrent une performance marquante dans le rôle des Osborn (surtout Dafoe en Bouffon Vert). Dafoe incarne parfaitement la dualité du personnage : le scientifique brillant et le monstre intérieur. Son jeu intense, presque théâtral, correspond bien à l’univers de Raimi. Quant au costume du Bouffon Vert, souvent critiqué, il fonctionne ici comme une armure grotesque et menaçante, en adéquation avec la folie du personnage. Franco, en revanche, reste en retrait dans le rôle de Harry. Le lien fraternel supposé entre Harry et Peter est peu développé et manque de crédibilité. Leur colocation, pourtant importante, est à peine évoquée. Le triangle amoureux Peter / MJ / Harry souffre de cette écriture superficielle : la relation MJ / Harry paraît plate et artificielle, surtout en comparaison de l’alchimie évidente entre MJ et Spider-Man, magnifiée par la scène mythique du baiser sous la pluie.
Le film met en scène un réseau complexe de relations sentimentales. MJ est présentée comme volage, passant de Flash Thompson à Harry Osborn, tout en étant attirée par Spider-Man et par Peter. Pourtant, Raimi choisit une grande retenue dans la représentation de la sexualité : aucun baiser explicite, à l’exception notable de celui avec Spider-Man, n’est montré. À la fin du film, MJ choisit celui qui est devenu un homme, Peter Parker. Mais Peter, lui, fait un choix plus douloureux : il renonce à l’amour pour embrasser pleinement son destin de super-héros. Il choisit Spider-Man, au détriment de son bonheur personnel.
Autour de cette trame dramatique, le film n’oublie jamais d’injecter de l’humour. J. K. Simmons est tout simplement parfait dans le rôle de J. Jonah Jameson. Tyrannique, hystérique et profondément injuste, il vole chacune de ses scènes. Son interprétation est devenue une référence absolue, au point d’être reprise telle quelle dans les adaptations ultérieures.
Le film regorge de caméos savoureux. La présence de Randy Savage sur le ring est mémorable, tout comme les débuts au cinéma de Joe Manganiello ou le caméo récurrent de Bruce Campbell, clin d’œil appuyé au cinéma de Raimi. Impossible également de manquer l’apparition de Stan Lee lors de la parade, symbole du lien direct avec l’héritage MARVEL.
Sam Raimi impose clairement son style, notamment dans les scènes centrées sur le Bouffon Vert. La naissance du personnage, son attaque durant la parade ou encore sa mort portent la marque de son cinéma horrifique et grotesque. Les angles de caméra, les zooms rapides, les expressions outrancières rappellent ses productions précédentes. Raimi assume également des moments plus cartoonesques, refusant un réalisme absolu au profit d’un ton stylisé et assumé.
Spider-Man de Sam Raimi est bien plus qu’un simple film de super-héros. C’est une œuvre fondatrice, imparfaite mais profondément sincère, qui comprend l’essence du personnage : un jeune homme ordinaire confronté à des responsabilités extraordinaires. Malgré certaines faiblesses d’écriture, notamment dans les relations secondaires, le film réussit à mêler romance, tragédie, humour et spectacle avec une rare justesse. Il pose les bases d’un cinéma de super-héros moderne, tout en conservant une âme profondément humaine et résolument comic-book.