S’il est rattrapé à terme par les bons sentiments et les facilités, Springsteen. Deliver Me From Nowhere s’efforce, deux heures durant, d’articuler deux luttes complémentaires : une lutte esthétique, mettant le compositeur-interprète en porte-à-faux avec l’industrie musicale qui menace à tout instant l’art de dénaturation – « en faire autre chose que ce que c’est », entend-on justement – et une lutte intérieure, marquée par le retour aux sources et l’acceptation d’une paternité en couleur contre les notions de « dynamique », d’évolution » et de « progression » martelées par les industriels.
L’intelligence du film tient alors au choix de deux albums et chansons iconiques, Born in the USA et Nebraska, comme métaphores de ces mouvements contradictoires et pourtant réunis en l’artiste : la composition d’un « tube » nécessaire à la notoriété, la quête d’« un truc authentique au milieu de toute cette fureur », questionnant même les modalités d’enregistrement puisqu’il faut « faire entendre la distance ». La souffrance personnelle et créative de Bruce Springsteen, prise en charge par des dialogues explicatifs – la thèse de trouver refuge en soi se révèle lourdement amenée –, n’est jamais aussi forte que lorsqu’elle surgit au détour d’un regard ou d’un accord, rappelant les « tournants » pris difficilement par les protagonistes du cinéma de Scott Cooper, qu’il s’agisse du chef militaire de Hostiles (2017) ou du mafieux de Black Mass (2015). Une petite réussite bien réalisée et interprétée.