En 2015, Star Wars, Episode VII : The Force Awakens débarque dans les salles avec une pression immense sur les épaules. Dix ans après la fin de la prélogie et après le rachat de Lucasfilm par The Walt Disney Company, le film devait accomplir une mission presque impossible : rassurer les anciens fans tout en séduisant une nouvelle génération de spectateurs. Le résultat est un triomphe commercial historique, le film devient l’un des plus gros succès du box-office de tous les temps. Cependant, derrière cet enthousiasme général, une critique revient très rapidement chez une partie des fans : celle d’un film trop prudent. Beaucoup reprochent à J. J. Abrams d’avoir construit son film comme une relecture moderne de la trilogie originel.
Rian Johnson est choisi comme scénariste et réalisateur du huitième épisode, tandis que J. J. Abrams se retire de la mise en scène pour rester producteur exécutif. L’idée derrière cette décision rappelle directement la trilogie originale : George Lucas avait réalisé le premier film, avant de confier les suites à d’autres réalisateurs. Sur le papier, ce fonctionnement permet d’apporter une identité différente à chaque épisode, avec des sensibilités de mise en scène variées et une certaine fraîcheur artistique. Mais cette méthode pose aussi une question essentielle : peut-on réellement construire une trilogie cohérente sans vision globale clairement définie dès le départ ?
L’arrivée de Rian Johnson suscite alors énormément d’interrogations. Va-t-il poursuivre les mystères installés par J. J. Abrams ? Va-t-il respecter les pistes narratives autour de Snoke, des origines de Rey ou du conflit intérieur de Kylo Ren ? Ou au contraire décider de casser les attentes pour imposer sa propre vision de la saga ? Car Abrams avait construit son film autour de nombreuses questions laissées volontairement sans réponse. Très vite, il apparaît que Johnson choisit plutôt de déconstruire plusieurs éléments attendus par les fans. Les origines de Rey sont volontairement banalisées, Snoke est éliminé brutalement sans réel développement, et Luke Skywalker est représenté comme un homme désabusé, loin de l’image héroïque idéalisée par une partie du public. Johnson cherche moins à satisfaire les attentes qu’à questionner les mythes de Star Wars eux-mêmes. Cette prise de risque donne l’impression d’une rupture brutale avec ce qu’Abrams avait amorcé dans l’épisode précédent.
Le véritable problème de cette postlogie semble finalement résider dans l’absence d’une figure centrale capable de superviser l’ensemble de la trilogie, comme l’avait fait George Lucas sur les deux précédentes sagas. Que l’on apprécie ou non ses choix, Lucas avait toujours une direction claire : il savait où il voulait emmener son univers, quels thèmes développer et comment relier chaque épisode à une vision d’ensemble cohérente. Dans la postlogie, cette impression de ligne directrice disparaît souvent. Kathleen Kennedy, à la tête de Lucasfilm, aurait dû occuper ce rôle de gardienne créative de la saga. Pourtant, on a vraiment l’impression qu’elle n’a servi à rien. Les changements de réalisateurs, les scénarios réécrits en cours de route et les contradictions entre les épisodes renforcent cette sensation d’improvisation permanente.
En 2017, Star Wars, Episode VIII : The Last Jedi sort au cinéma et Kathleen Kennedy semble alors avoir une confiance totale envers Rian Johnson. Avant même la sortie du film, Lucasfilm annonce officiellement lui confier une toute nouvelle trilogie indépendante de la saga Skywalker.
Le film reprend son récit exactement à l’instant où se terminait l’opus précédent, une première dans l’histoire du cinéma Star Wars. Jusqu’ici, chaque épisode de la saga avait toujours laissé place à une ellipse temporelle plus ou moins importante, permettant aux personnages d’évoluer hors écran et au contexte politique de changer. Ici, Rian Johnson choisit au contraire l’immédiateté. La galaxie est encore sous le choc de la destruction de la Nouvelle République par Starkiller Base, et la Résistance se retrouve brutalement isolée, traquée et quasiment condamnée. Cette continuité directe apporte au film une tension permanente : il ne s’agit plus d’une aventure galactique triomphante, mais d’une fuite désespérée où les héros tentent simplement de survivre. Le huitième épisode insiste énormément sur cette idée d’épuisement. Les ressources manquent, les effectifs diminuent, les pertes s’accumulent et l’espoir semble s’effondrer progressivement. La Résistance n’a plus rien de l’Alliance Rebelle héroïque de la trilogie originale ; elle ressemble désormais à un groupe de survivants acculés.
Daisy Ridley et Adam Driver portent véritablement le cœur émotionnel du film à travers Rey et Kylo Ren. Là où les précédentes trilogies reposaient sur des oppositions très claires entre héros et antagonistes, ce film brouille cette frontière. Rey aspire naturellement au Côté Lumineux, mais elle est attirée par l’obscurité, par la colère et par le besoin de comprendre qui elle est réellement. Kylo Ren, lui, s’est abandonné au Côté Obscur, mais reste hanté par sa culpabilité, son héritage familial et son incapacité à tuer définitivement la part de Ben Solo encore présente en lui. Tout les oppose, mais tout les rapproche également. Rey cherche désespérément une famille et une place dans le monde, tandis que Kylo Ren a volontairement détruit les liens qui l’unissaient à la sienne. L’une idéalise encore les figures héroïques du passé quand l’autre veut les voir disparaître pour construire quelque chose de nouveau. Cette dualité permanente donne l’impression qu’ils représentent deux moitiés complémentaires d’un même être, comme si chacun reflétait les failles et les désirs de l’autre. C’est probablement là que la postlogie se distingue le plus de la trilogie originale et de la prélogie : dans cette volonté de rendre ses personnages centraux profondément ambivalents. Rey et Kylo ne suivent pas une trajectoire classique de héros et de méchant ; ils hésitent constamment, se cherchent et finissent par rejeter les figures d’autorité qui tentaient de leur imposer une voie prédéfinie.
Le film est aussi obsédé par la notion d’héritage. Les anciens héros de la galaxie apparaissent fatigués, désabusés et incapables de transmettre correctement ce qu’ils ont appris. La vieille génération porte le poids de ses erreurs et semble convaincue que son intervention ne ferait qu’aggraver la situation. Cette idée traverse particulièrement le personnage de Luke Skywalker. Là où une grande partie du public imaginait retrouver le héros légendaire de la trilogie originale, prêt à reprendre son sabre laser pour sauver la galaxie une dernière fois, Rian Johnson propose une vision radicalement différente : celle d’un homme brisé par son échec avec Ben Solo et profondément désillusionné par l’ordre Jedi. Luke ne croit plus en lui-même ni en ce qu’il représentait autrefois. Cette représentation a complètement trahit l’essence optimiste du personnage construit par George Lucas.
Rian Johnson prend constamment le spectateur à contre-pied de manière volontairement brutale. Luke apparaît comme un homme isolé, amer et rongé par ses regrets. Il a perdu foi en l’ordre Jedi, en la Force et même en sa propre légende. Cette approche va totalement à l’encontre de l’image héroïque que j’espérais retrouver. La scène où il jette négligemment le sabre laser tendu par Rey devient immédiatement emblématique de cette volonté de casser mes attentes. Là où certains voient une scène audacieuse symbolisant le rejet du passé et du poids des mythes, j’y perçois un manque de respect envers l’héritage du personnage et envers les fans eux-mêmes. Johnson assume clairement cette démarche tout au long du film. Il refuse la nostalgie confortable et préfère interroger la manière dont les héros deviennent des symboles écrasants. Mais cette approche implique forcément une rupture avec l’image idéalisée que beaucoup avaient conservée de Luke depuis des décennies. C’est précisément cette fracture qui explique une grande partie des réactions extrêmement passionnées autour du film.
Mark Hamill livre ici une performance particulièrement singulière. Son interprétation de Luke Skywalker repose moins sur la grandeur héroïque que sur la vulnérabilité et la fatigue morale. Le personnage apparaît usé par les années, écrasé par ses erreurs et incapable de se pardonner l’échec de Ben Solo. Même dans le dernier acte, où Luke retrouve enfin une stature quasi mythologique face au Premier Ordre, Hamill conserve une forme de retenue mélancolique. Son Luke n’est plus le jeune héros triomphant ; c’est une légende fatiguée qui accepte finalement de redevenir un symbole d’espoir au prix de sa propre vie. Hamill lui-même avait publiquement exprimé certaines réserves sur la direction prise par le personnage. Ce décalage entre mes attentes et la proposition de Rian Johnson contribue énormément au caractère controversé du personnage dans cet épisode.
Carrie Fisher apporte quant à elle une présence particulièrement émouvante au film. Avec les années et les épreuves traversées par Leia Organa, le personnage est devenu une figure presque maternelle pour la Résistance. Malgré les défaites, les pertes humaines et la pression constante exercée par le Premier Ordre, Leia continue de représenter l’idée même d’espoir dans la galaxie. Ce qui rend sa prestation encore plus marquante, c’est évidemment le contexte entourant la sortie du film. Carrie Fisher étant décédée peu après le tournage, ce film devient involontairement une forme d’adieu à l’une des figures les plus emblématiques de la saga. Chaque apparition de Leia prend alors une dimension émotionnelle supplémentaire, renforçant l’importance symbolique du personnage au sein de l’univers Star Wars.
Rian Johnson prend de trop nombreux risques formels et narratifs. Dès sa structure, le film cherche à s’éloigner des habitudes installées par les précédents épisodes. Le réalisateur modifie également la manière dont les intrigues sont construites. Là où les précédents films adoptaient souvent une progression très linéaire et clairement divisée en trois actes, le film multiplie les récits parallèles : la fuite de la Résistance, l’entraînement de Rey auprès de Luke, le conflit intérieur de Kylo Ren ou encore la mission de Finn et Rose sur Canto Bight. Toutes ces intrigues avancent simultanément avant de converger dans le dernier acte sur Crait. Cette structure donne au film un rythme parfois volontairement désorientant. Le ton lui-même évolue également. L’humour y est plus présent, parfois de manière très contemporaine, ce qui déstabilise. La scène d’ouverture, où Poe Dameron tourne le Général Hux en ridicule à travers une conversation volontairement absurde, donne immédiatement le ton.
Le cœur du film repose finalement sur une immense entreprise de déconstruction. Rian Johnson cherche constamment à remettre en question les attentes du public et les conventions de la saga. Snoke est éliminé brutalement avant même d’avoir été réellement développé. Rey découvre qu’elle n’est pas issue d’une lignée prestigieuse. Kylo Ren refuse de devenir un simple nouveau Dark Vador. Luke Skywalker n’incarne plus l’idéal héroïque classique. Le film semble systématiquement rejeter les théories, les héritages et les trajectoires attendues. Le discours de Kylo Ren à Rey après la mort de Snoke résume parfaitement cette philosophie : « Laisse le passé mourir. Tue-le si nécessaire. » À travers cette idée, Rian Johnson semble vouloir pousser Star Wars à se détacher de sa propre nostalgie afin d’exister autrement que par la répétition permanente des mêmes mythes et des mêmes figures iconiques. Cette volonté de déconstruire finit par fragiliser la cohérence même de la postlogie. Le film interrompt brutalement les pistes narratives installées dans l’épisode précédent sans proposer de direction claire pour la suite.
Star Wars, Episode VIII : The Last Jedi est probablement l’épisode le plus clivant de toute la postlogie. Rian Johnson refuse de livrer une suite confortable construite uniquement sur la nostalgie et choisit au contraire de remettre en question les fondations mêmes de la saga. Cette démarche donne naissance à un film profondément frustrant. Là où certains voient une œuvre courageuse qui ose faire évoluer Star Wars, je trouve qu’elle trahit l’esprit des personnages et casse la continuité mise en place par l’épisode précédent. Ce film devient ainsi un véritable point de fracture dans l’histoire moderne de la franchise : un film admiré pour sa prise de risque autant qu’il est critiqué pour ses choix narratifs.
Rian Johnson signe un accord avec The Walt Disney Company et Lucasfilm afin de développer une toute nouvelle trilogie indépendante de la saga Skywalker. À l’époque, cette annonce montre la confiance importante que le studio accorde encore au réalisateur et à sa vision créative. Cependant, les années passent sans qu’aucun projet concret ne voie réellement le jour autour de cette trilogie et c’est tant mieux, je ne veux plus voir Johnson sur du Star Wars.