C'est d'un immense chemin de croix que Superman sort depuis l'arrêt du DC Extended Universe commencé avec Man of Steel en 2013. Et si en sortir fut extrêmement difficile, c'est dire à quel point Superman est une icone aux enjeux colossaux. Le seul moment où le cinéma peut courir le risque de l'adapter, c'est quand la popularité et/ou la dextérité d'un réalisateur inspire suffisamment confiance pour surmonter ces enjeux et faire le premier pas qui amorcera une nouvelle histoire aux potentiels gigantesques. Il faut choisir une direction, accepter que le film idéal sur tel ou telle personnage n'existe pas, car le film idéal est avant-tout un film qui existe.
James Gunn apparaît alors comme l'homme providentiel. Comme Zack Snyder en son temps, il est un véritable fan de tout ce qui attrait aux comics de super-héros et en a déjà adapté plusieurs. Et si il a commencé chez Marvel avec Les Gardiens de la Galaxie, Gunn a surpris tout le monde avec sa patte mais aussi par sa régularité en bondissant de blockbuster en blockbuster, Marvel et DC compris, avec le même accueil positif pour chacun.
Mais tout aussi important, Gunn est un optimiste. Bien qu'il ait mis en scène des anti-héros, les super-héros qu'il affectionne sont les héros positifs, qui véhiculent des valeurs humaines. Des "héros" au premier sens du terme. Son modèle, c'est le Superman de Christopher Reeve. Le boy-scout "ringard", celui qui prend le temps de sauver les chats dans les arbres et de donner des conseils aux enfants. Pour lui, Superman est un idéal, un exemple de bonté, même si il peut paraître niais ou ridicule, même si ses valeurs sont remises en question par la complexité de notre monde.
Ce qui implique cette vision jusqu'au-boutiste est une prise de risque monumentale: l'assumer, assumer pleinement, quitte à franchir certaines limites d'incrédulité, quitte à paraître ridicule. Et autant que l'on connaît James Gunn, on sait qu'il va toujours jusqu'au bout, sans concession et sans honte. Et c'est pour cela qu'il dispose d'une popularité suffisante pour démarrer un nouvel univers étendu DC au cinéma qui sera radicalement différent du précédent.
Ce Superman a donc plusieurs objectif: créer un univers fictif, installer de nouveaux personnages, installer une logique mais il doit aussi être un bon film d'introduction à Superman (ce qui représente déjà plusieurs défis en soi). James Gunn est-il capable de les remplir tout en faisant un film qui soit bien à lui ?
La tâche s'avère étonnamment naturelle, parce que ses obsessions, ses gimmicks et ses thématiques impliquent de facto d'humaniser ses personnages. L'idée c'est de montrer que ces monstres et ces dieux sont exactement comme nous, aussi incroyables et fantaisistes soient-ils. Comme n'importe quel humain, Kal-El a une personnalité, des souvenirs d'enfance, des goûts musicaux et une volonté de fer à accomplir la mission que ses parents lui ont confié. Achever le film sur ses souvenirs avec une chanson tout ce qu'il y a de plus terrestre le met sur un pied d'égalité avec nous. En l'écoutant on réalise que Superman est plus humain qu'auparavant, prêt à risquer sa vie non pas parce qu'on lui a imposé mais parce qu'il est comme tel, donnant lieu à des moments de bravoure attendus mais néanmoins très galvanisants. La meilleure introduction qu'un personnage puisse avoir. Le facteur humble joue beaucoup même si le film aurait gagné à s'essayer à plus de solennité. Il est dommage, de ce côté-là que c'est dans un univers partagé qu'il doit le faire car le film a aussi l'ordre impératif de créer un monde qui devra être répliqué par d'autres cinéastes, et il doit le faire avec une logique.
Il pond donc un univers aux contours flous mais très permissif. Ainsi, une Justice League est déjà plus ou moins en place, des monstres et des aliens sont déjà connus, l'humanité a déjà conscience depuis des siècles qu'elle n'est pas seule dans l'univers, et ce jusque dans son quotidien. Gunn met au défi la crédulité du spectateur en lui montrant des choses plus improbables et enfantines les unes que les autres ; pour le meilleur, car il donne ainsi à son film une identité propre qui entérine ses messages humanistes ; comme pour le pire car il y a quand même des pilules dures à avaler
(Lex Luthor à la limite du cartoon, les selfies de la petite amie, les supers écureuils)
, et qui, en plus, le rendent prévisible. L'humilité dont le film fait preuve en se centrant exclusivement sur Superman s'oppose malheureusement aux impératifs d'un univers étendu, ce qui génère en plus des ruptures de ton désagréables. Cependant, cet univers a tout d'un bac à sable qui promet d'être jouissif.
Nous parlons d'un univers mais que représente Superman dans un monde où les métahumains existent depuis trois siècles et où il n'est qu'un héros parmi d'autres ? De l'espoir. Les complexités politiques entourant la présence de Superman sur Terre représentent peu de choses quand, en total communion, les humains l'appellent au secours quand tout autre espoir est perdu.
Gunn y apportera en plus une nuance en faisant sauver le petit pays par les super-héros humains. Le sous-texte a beau être limite, il est assumé.
Ce film Superman nous montre que même les agendas les plus restrictifs peuvent être remplis si ils sont chapeautés longtemps par des artistes capables de les bousculer tout en obtenant l'adhésion du public et contenter tout le monde. Il nous rappelle aussi un fait immuable depuis des décennies: quelque soit la période, quelque soit l'échec, quelque soit le succès, Superman a toujours sa place au cinéma. Et quand Gunn aura terminé sa version, une autre personne pourra tenter de faire son Superman matriciel de toute une génération.