"Wooden dialogue" : c’est ainsi que George Lucas qualifiait ses propres répliques — rigides, peu naturelles — tout en assumant que, malgré tout, il se rattrapait avec ses idées fortes. James Gunn semble marcher dans ses pas : les idées foisonnent, l’exécution est parfois impressionnante, mais souvent brouillonne. Le vrai souci ? Le dialogue donne l’impression d’être un premier jet (first draft) d'un scénario, jamais réécrit — ce qui est sans doute le cas, puisqu’il a fini directement sur le bureau de Gunn lui-même.
Et c’est bien là le cœur du problème : Gunn est juge, jury et bourreau de son propre film. Il est à la fois le scénariste, le réalisateur, le producteur... et surtout le patron du studio. Comme Lucas à l’époque des prequels de Star Wars, il n’a visiblement pas eu à affronter beaucoup de contradicteurs. C’est pour cette raison que je reste fan de la trilogie originale de Star Wars — et aussi des Gardiens de la Galaxie, justement parce qu’on sent qu’un collectif de producteurs, scénaristes et monteurs a contribué à affiner le produit final (on est d'accord que quelques fois cela donne le resultat opposé.)
Ce nouveau chapitre DC est, à mon sens, une tentative vouée à une courte vie — le box-office devrait le confirmer. Et pourtant, l’intention de départ était louable : introduire des métahumains inédits plutôt que de rejouer les sempiternels Batman, Wonder Woman ou Catwoman. Ces nouveaux personnages sont loufoques, colorés, un peu déjantés, hirsutes (mention spéciale à Mister Terrific qui est un peu à la mode depuis les comics de King) — à l’image des univers chaotiques créatifs qui se bousculent dans l’esprit de James Gunn. J’aurais aimé qu’il pousse ce pari plus loin, notamment sur le plan musical. Le film a le mérite de rompre clairement avec l’héritage Snyder, mais il manque d’une identité sonore propre. Superman for All Seasons, soit — mais alors jusqu’au bout, y compris dans la bande originale.
Côté narration, les 30 premières minutes m’ont laissé de marbre. Tout avait déjà été montré dans les trailers, les teasers… Il faut attendre le deuxime quart du film pour qu’enfin surgisse un peu de nouveauté (c'est evidemment de ma faute de continuer à regarder des trailers.) Résultat : aucune tension dramatique, car on sait très bien que Lois ne risque rien dans son appartement ou ailleurs. Ce manque de surprise rend les scènes d’exposition terriblement plates.
Autre frustration : les contradictions internes de Gunn. Prenons les robots Superman, aperçus dans les bandes-annonces (pas de spoiler ici). L’un d’eux, Superman 4, déclare : « Inutile de nous remercier ou nous flatter, nous ne ressentons pas d’émotion. » Puis Superman 12, rougit lorsqu’on le regarde "Oh oh! Il m'a jeté un coup d'oeil." Est-ce une blague ? Une maladresse ? Un reste de premier jet mal relu ?
Bravo à James Gunn d’avoir tenté un affrontement en pleine lumière, spotlight, couleurs flashy, contre une créature façon Godzilla. L’intention est louable. Mais cela va à l’encontre d’un principe cinématographique simple, que Spielberg avait bien résumé : « moins on voit le monstre, plus il nous terrifie ». L’inconnu génère l’impuissance, le mystère, la peur. Ici, l’exposition constante du danger neutralise toute tension… d’autant plus qu’elle semble servir, une fois de plus, une finalité comique - qui ne prend jamais.
Et c’est là le cœur de l’approche Gunn : ce Superman est une comédie de super-héros, bien plus assumée que les productions Marvel actuelles. Il revendique le ton léger, jusqu’à l’outrance. Le problème, c’est que ce n’est pas drôle. Et comme le dit l’adage shakespearien, he hoisted his own petard — il s’est piégé avec ses propres armes.
Beaucoup espéraient que ce nouveau Clark Kent aurait enfin une véritable dualité, à la manière de Christopher Reeve : une gestuelle différente, une voix modifiée, une vraie transformation.
Rassurez-vous (ou pas), rien de tout cela ne transparaît. Le Clark de Gunn a finalement la meme voix.
Pire encore : dans une scène clef, Superman laisse les métahumains se battre inutilement contre une amibe géante en arrière-plan, juste pour pouvoir se livrer à une introspection mélancolique avec Lois Lane… avec les explosions joliment floutées derrière eux. Le symbole est criant : l’action n’est plus un moteur du récit, mais un décor.
Les deux dernières tentatives de réinventer Superman sont tombées dans le piège du post-modernisme. Résultat : on ne s’émerveille plus à l’idée qu’un homme puisse voler. Or c’était précisément cela, l’étincelle qui me faisait vibrer à 7 ans, puis à 15 ans, et à chaque visionnage du film de Richard Donner. Ce vertige-là, Gunn ne l’a pas compris — ou n’a pas voulu s’y confronter.
Alors, que retenir ? Espérons que ce faux départ permettra à la prochaine itération d’être, enfin, libérée. Libérée de devoir choisir entre deux extrêmes : soit le sombre et plombant de Snyder, soit le kitsch bariolé avec chien volant et cape flottante façon Gunn. Superman mérite mieux que cette oscillation. Il mérite de nous faire rêver à nouveau.