À gros biscottos, super égo
Ce n’est pas seulement que Superman n’est pas media savvy (habile à user des media) : sa répétition d’entretien avec Lois confirme le côté bossy et envahissant dont il a déjà témoigné en s’introduisant chez elle probablement par la fenêtre pour lui « faire une surprise » en lui préparant « son «petit plat favori » - il n’est pas porté sur le dialogue, et ne demande pas la permission pour entrer / « bien faire ». Malgré ses bonnes intentions, il constitue bel et bien une menace potentielle, et il s’agira pour lui d’accepter l’influence féminine pour se réformer (déconstruire?).
Le jour où la Terre s’arrêta
Luthor refuse une instance extra-terrestre qui garantirait la paix sur Terre – métaphore de l’ONU dans les années 50 où les USA (entre autres, mais en tête) menaient déjà leurs guéguerres sans interférences extérieures (ils étaient l’interférence extérieure) – prétendument au nom de la liberté, de l’humanité, en vérité pour continuer à faire ses affaires (vente d’armes…) etc.
Le bon complot
Pour discerner un complot, il faut interpréter correctement les intentions des acteurs de pouvoir. Ici, Luthor apprend in fine à Superman que la guerre qu’il a provoquée entre deux pays fictifs (non, pas la Chine contre Taiwan, ni la russie contre l’ukraine – plutôt des consonances faisant allusion au Pakistan et à un pays des balkans) n’était pas (seulement) une stratégie pour acquérir un pays et en exploiter les ressources, mais le moyen en vue d’une fin « cachée », détournant l’attention de son but premier : tuer superman, essentiellement pour une question d’ego - il veut démontrer la supériorité de l’intelligence sur les « muscles ». Son comportement désigne un « pervers narcissique » au dernier degré – soit le super-vilain typique.
Les bons réseaux, le mauvais réfugié
Si superman est son ennemi public d’origine étrangère numéro un, contre lequel il alimente la xénophobie populaire en mobilisant une « ferme » de « trolls » simiesques sur les « réseaux sociaux », de nombreux « supers » de l’univers DC « de rang inférieur » ont également reçu leurs pouvoirs d’instances extra-terrestres : Green Lantern est le représentant terrien d’une sorte d’instance universelle de maintien de la justice et de la paix (casques bleus?), supposément choisi pour sa grande rigueur morale (wink wink). La femme-oiseau a été choisie par un pouvoir extra-terrestre magique faisant le lien avec les divinités de l’Egypte ancienne (« ancient aliens »…wink bis).
Le gendarme de la Terre
Via le personnage de superman, le film questionne l’interventionnisme US, et la manière dont le gouvernement manipule une population de benêts pleins de vertu et de bonnes intentions.
Mais le traitement que reçoit superman évoque non seulement le sort des immigrés clandestins parqués dans des « centres » , mais surtout les innombrables sites plus ou moins clandestins où le pouvoir régalien US (armée, FBI, CIA…) emprisonne et torture des citoyens de tous les pays sans aucun contrôle légal, en collaboration avec des entreprises qui fournissent milices privées et technologies de surveillance et armes. C’est devenu notoire avec Guantanamo, mais ça existait déjà.
Conflit en zone urbaine et destruction massive
Le réalisateur reprend l’une de ses rares figures de style cinématographique, dans une scène romantique sur fond de « bagarre épique » (et cinégénique). Mais la blague visuelle prend ici un sens plus vaste. On voit la population vivre sa vie sans souci, sans s’arrêter forcément pour regarder le combat qui se déroule dans la rue – ou de simples badauds presque indifférents. En se moquant de la routine de ces conflits, non seulement James Gunn nargue l’invraisemblance des comics, mais il renvoie encore à la naiveté des consommateurs-citoyens, auxquels leur gouvernement vend des « guerres propres » dont il diffuse les images de choix à l’intention de l’« opinion publique » - du spectateur-électeur. Et ceux qui s’amusent comme des fous en travaillant pour Luthor, et en se réjouissant des raclées données à superman à distance, renvoient à ces jeunes militaires issus de la culture videogames embauchés comme manipulateurs de drones, massacrant depuis leur fauteuil, via leur « joystick », dans un autre pays. Les générations précédentes d’USiens, dont celles des lecteurs de comics, étaient déjà sous l’influence d’une idéologie dont ces bédés constituaient une manifestation, et à l’occasion (souvent renouvelée) un relais de propagande.
Green Lantern renvoie le miroir à ces « américains » imbus de leur supériorité technologique et morale , en désignant le monstre terrassé comme « Kaiju meat ». Pourquoi ?
Impérialisme et bonnes â(r)mes
Dans les fictions de sf japonaises, héros et monstres géants détruisent systématiquement des immeubles (et souvent de villes entières) - magiquement épargnés dans leurs versants US. Son prédécesseur Zack Snyder abordait la question de manière dramatique : Gunn préfère montrer superman s’évertuant d’éviter à la population, y compris les chiens et les écureuils, de subir les conséquences de ces combats urbains. On a généralement reconnu dans les films de Zack l’allusion à la plus grande destruction dans une cité US, celle des Twin Towers. Cette courte vue caresse l’ethnocentrisme dans le sens du poil, éludant les intentions derrière cet attentat, qui étaient par exemple (apparemment en tout cas) de rendre aux USA la monnaie de leur pièce – de leur faire subir les ravages qu’ils avaient continuellement exercés hors de leur frontière.
Luthor, contractuel travaillant pour le gouvernement à éliminer la menace superman, contribue efficacement à équilibrer la balance commerciale en vendant pour des milliards d’armes à un pays belliqueux. Le Superman de Gunn aborde tout ça.
Big Business / MegaCorp / too big to jail
Gunn désigne un monde de trusts industriels dont celui de Luthor n’est qu’un exemple : le nom inscrit sur le dictaphone de Lois réapparaîtra comme « sponsor » de l’équipe de super-héros – Lordtech. Là encore, l’air du temps ne lira qu’une allusion à Elon Musk. Mais ce Luthor prêt à sacrifier la population à sa quête de pouvoir via des technologies dangereuses (« fringe sciences » & co), c’est aussi n’importe quelle entreprise, in fine, nécessairement, motivée par le profit. Et qui vendra éventuellement à perte pour écraser la concurrence, ou pour « sécuriser » des profits ultérieurs (comme l’accès à des ressources naturelles, à des zones commerciales…). Là encore, une courte scène finale laisse entrevoir la suite : ces stratégies sont mises en œuvre avec la complicité des états, et servent des intérêts communs au privé et au « public ».
Il y a « progrès » et « progressisme »:p
Gunn charrie gentiment les aimables et vertueux rednecks qui ont élevé superman, Green Lantern le justicier « apolitique » aux ambitions de petit chef, Ladyhawk la latina expéditive qui sacrifie le dictateur… Et un peu moins gentiment lesdits dictateurs narcissiques et leurs contreparties « capitaines d’entreprises »… Fût-il anarchisant, Gunn ne démonte pourtant pas le mythe du self-made man génial, lequel est souvent un opportuniste bénéficiant de circonstances favorables – tel Steve Jobs, qui a eu la chance de s’intéresser à l’informatique dans un cadre géographique où il a pu trouver un « mentor » l’y initiant, et des alliés compétents (ainsi qu’un financier complaisant)… Pour réussir à exploiter des techniques développées par la recherche publique plus ou moins militaire.
Mais en termes d’autodétermination, Gunn oppose au patron mégalo, le bon petit gars qui refuse de se résigner au destin assigné par ses parents colonialistes et choisit de servir sa patrie… Heu, Terre adoptive. Snif, si c’est pas beau ça ?
Certes, selon le schéma des héros super humains élites de la nation, Gunn oppose un bon (Mr Terrific) et un mauvais génie. Mais dans un esprit démocratique finalement très US (virant au populisme), il devrait ouvrir les suites de son « DC Universe » à la participation de la base – pour se situer moins dans la lignée de Frank Miller et de son Dark Knight (qui si je m’en souviens bien, forme une bande de Robin-vigilantes pour prendre le relais sur ses vieux jours), que d’Alan Moore et ses Watchmen (reste à voir la forme que ça prendra). On parie ?
Voilà, ça a été rigolo.