Tabou de Miguel Gomes est un film qui semble retrouver le cinéma par sa source la plus simple : une histoire d’amour impossible, racontée comme un souvenir qui aurait pris la forme d’un rêve en noir et blanc. Mais le film interroge aussi ce que le cinéma peut encore faire avec le romanesque. Le prologue, avec l’explorateur mélancolique qui se jette aux crocodiles, ressemble d’abord à un pur conte exotique. Le lyrisme est là, décalé, comme un vieux film d’aventures colonial tenu à distance par la voix off, qu’on regarde avec tendresse et ironie.


La première partie, “Paradis perdu”, dans une Lisbonne sans éclat, est une sorte d’anti-film romanesque. Pilar vit seule, enchaîne les petits gestes généreux (accueillir la Polonaise, s’occuper d’Aurora sa voisine âgée, militer un peu), mais rien ne décolle vraiment. Le film montre un monde réduit à l’intime, à la bonne conscience, à la gestion du quotidien. Les détails comiques ou bizarres (le téléphone dans le frigo, le repas de crevettes dans la nuit, les tableaux moches, la manifestation pour « le génocide des singes ») ne sont pas là pour faire du pittoresque : ils dessinent un présent où le grand drame se dissout dans des micro-situations absurdes. La scène où Pilar pleure sur « Be My Baby » est centrale : elle pleure sur un film, une chanson, une promesse de lyrisme à laquelle sa propre vie ne répond pas. Là, Tabou montre déjà que le romanesque est passé du côté des images et de la mémoire, plus que du réel.


La bascule arrive avec la mort d’Aurora et le récit de Ventura : deuxième partie, “Paradis”. La forme change radicalement : on regarde un « faux muet ». Contrairement à The Artist de Hazanavicius, qui copie bêtement les clichés du muet hollywoodien, Tabou rend un hommage plus profond en inventant une nouvelle forme : sonore mais sans parole des personnages, où la voix off et les bruits naturels font office de mémoire et de commentaire.


On part en Afrique, cinquante ans plus tôt, et la jeunesse d’Aurora devient un récit d’amour adultère, noyé dans le contexte colonial. Tabou parle alors de colonialisme, de culpabilité, de paradis déjà perdus au moment même où on les vit. La scène de sexe est au cœur de cette tension. Elle est courte, pudique, mais absolument magnifique et bouleversante. Aurora et Ventura s’abandonnent enfin l’un à l’autre avec une douceur charnelle, et pourtant le ventre rond d’Aurora occupe le cadre et rappelle brutalement qu’elle porte l’enfant d’un autre. Cette image condense tout : la grâce de leur union et son interdit. Ce paradis blanc, comme cet amour caché, ne peut pas durer et porte déjà en lui sa fin.


La lettre finale, lue en voix off, boucle le récit : il ne reste que des mots transformés en images, tandis que le crocodile s’éloigne, témoin de cet amour et de ce monde colonial. La force du film, c'est la façon dont il fait dialoguer deux mondes : le présent gris de Pilar et le passé fiévreux d’Aurora. Tabou donne l’impression d’un film ancien et, en même temps, il paraît très moderne, parce qu’il ose croire encore à une grande histoire d’amour tout en sachant qu’elle n’a pas de place dans le monde d’aujourd’hui. C’est cette douceur mélancolique qui donne à Tabou toute sa grâce et sa magie.

iniman
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le 7 mars 2026

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