Steven Soderbergh revisite le film d’espionnage, en mélangeant le flegme britannique de La Taupe et la dynamique de couple de Mr. & Mrs. Smith, sans les scènes d’action. Kathrin et George sont deux espions chevronnés, mariés, qui mènent une vie à « trous », dont plus de la moitié est confidentielle. Leur loyauté de couple va être mise à l’épreuve quand une taupe est découverte et qu’un programme mortel menace d’être vendu à à des forces étrangères.
Parmi les points forts, j’apprécie l'intrigue autour d’un couple d'espions établi, évitant les clichés des jeunes recrues ou des flirts entre deux scènes d’action. Ici, on suit les routines, les silences, les non-dits. Et autour d’eux, leurs collègues aussi sont pris dans des histoires de cœur, de sexe, de trahisons — comme un petit théâtre d’ombres, refermé sur lui-même. La scène du "dîner des traîtres" est particulièrement réussie, offrant une performance remarquable de Marisa Abela, qui incarne le personnage le plus sympathique et intéressant du film.
Techniquement, je ne sais pas si Soderbergh a encore tourné à l’iPhone, mais le rendu est particulier : tout est trop éclairé, éblouissant. Au début, c’est dérangeant, un peu agressif même. Je ne suis pas fan mais ça colle plutôt bien au propos ; et en vrai, parmi toutes les productions actuelles au visuel aseptisé, c’est un risque apprécié. Ça donne une lumière trouble, presque sale, qui dit quelque chose du couple comme du système : sophistiqué en apparence, mais un peu gâté de l’intérieur.
Là où ça pêche, pour moi, c’est surtout au niveau du scénario. C’est le troisième film où Soderbergh nous sort une intrigue alambiquée sans nous donner les clés pour la suivre (déjà vu dans Ocean’s Twelve ou Effets secondaires). On avance à l’aveugle, sans indices, et à la fin, on se tape un monologue explicatif censé tout recadrer. A force de recourir à ce type de twist, l’effet est éventé, ça ressemble plus à un tour de passe-passe qu’à une vraie construction narrative. Et surtout, ça donne l’impression qu’on s’est un peu fait avoir. Certaines scènes — je pense à tout le passage avec la psy — semblent alors complètement superflues.
Autre souci : le manque d’émotion. Je sais qu’on parle d’espions, donc par définition, ce sont des gens fermés, qui dissimulent leurs sentiments. Mais entre filmer un personnage froid, et filmer de manière froide un personnage, il y a une nuance. Et là, on ne ressent pas grand-chose pour eux. On reste à distance, on n’a pas vraiment envie de savoir ce qui leur arrive. Et pour un thriller, c’est quand même problématique. Je reviens sur La Taupe, qui avait aussi un rythme lent, très introspectif. Mais lui arrivait à nous accrocher, justement parce que les personnages, aussi discrets soient-ils, étaient incarnés, empathiques. Ici, ce n’est pas le cas. On reste dans une sorte de clinique froide. Le montage lui-même, très propre, très efficace, ne fait que souligner ce manque d’âme : ça avance, oui, mais sans nous emporter.
A partir de là, je suis assez surprise de l’excellente réception du film. Peut-être que Soderbergh bénéficie d’un capital sympathie énorme. Peut-être que cette approche “réaliste” du monde de l’espionnage, avec ses jeux de faux-semblants et ses petites mesquineries, a séduit. Moi, c’est la troisième fois qu’il me fait le coup de l’intrigue opaque et du twist final en mode “voilà la solution”, et je trouve que ça commence à fatiguer. Je suis sortie sans avoir rien ressenti — ni excitation, ni frustration, juste une forme de vide un peu poli.