Tout comme "Colony" sorti peu avant cette année, ce nouveau film de Yeon Sang-ho semble déjà largement sous-estimé par ici, dommage pour les belles qualités atmosphériques de cette adaptation par le cinéaste et auteur coréen de son propre roman graphique "Face", qui prend totalement à contrepied - ceci expliquant cela ? - le dynamisme et la tension horrifique de ses films de zombies (soit le susnommé, et bien sûr "Dernier train pour Busan") en basant le gros de son malaise sur des scènes de dialogue propices à stimuler l'imagination du protagoniste comme celle des spectateurs.
"The Ugly", qui voit le fils d'un vieil artisan aveugle objet d'un documentaire télé enquêter avec la réalisatrice de l'émission en question sur le meurtre 40 ans plus tôt de sa mère dont on vient de déterrer le squelette et dont il croyait qu'elle avait simplement abandonné son foyer alors qu'il n'était qu'un bébé, est en effet construit autour d'une série d'"entretiens" (avec des membres de la famille de la défunte, ses anciens collègues de travail dans une fabrique de textiles, son patron de l'époque, etc.) qui se muent peu à peu en flashbacks dans lesquels Park Jeong-min, acteur incarnant le fils, endosse par ailleurs le rôle du père jeune (un choix qui fera sens lors de la conclusion particulièrement amère du long métrage).
On aurait presque pu se passer de cette facilité narrative à vrai dire, tant les échanges suffisent déjà à évoquer énormément de choses autour des relations de travail de cette jeune mère de famille dépeinte par tous les intervenants comme "monstrueusement laide" et du mystère de sa disparition, qui va prendre source dans sa rébellion à l'encontre des agissements du chef d'entreprise - l'idée centrale étant de ne jamais montrer à l'écran le visage de la future victime, méprisée de tous pour son apparence en dépit de sa gentillesse et de son dévouement au travail comme au sein du foyer. Seule exception : son mari, aveugle et vivant donc dans l'ignorance de sa "laideur".
Je n'en dévoilerai pas plus, si ce n'est pour dire que Yeon Sang-ho parvient à instaurer par petites touches une atmosphère de malaise qui ne quittera le film que pour céder la place à une profonde tristesse, et que Park Jeong-min, acteur prolifique bien que méconnu chez nous, est parfait en particulier dans le rôle du fils, véritable compas moral d'empathie au milieu de personnages pour l'essentiel égocentriques, superficiels et mesquins, représentants d'une société en perte d'humanité. Plus qu'un film sur la subjectivité de la beauté, "The Ugly", tel une fable moderne, aborde avec subtilité et une belle ambiguïté la notion de bonheur dans l'ignorance et de malheur dans le savoir, ces vérités qui n'ont pas de prise sur nous aussi longtemps qu'on les ignore mais font s'écrouler brutalement, une fois révélées, le château de cartes de nos certitudes et de nos valeurs.
PS : et du coup, sur le sujet de la superficialité de la société coréenne, je repense à cette scène de "Colony" dans l'esprit du "Zombie" de Romero où les protagonistes truquent les morts-vivants avec des figures en carton de top models, sur lesquelles ils se jettent promptement. ^^