La métaphore est limpide au départ : l'art traditionnel de la gravure sigillaire est multi-millénaire en Extrême-Orient. Le maître grave la pierre ou le bois de sorte que le sceau produise une signature esthétique obéissant à certaines règles. Or le héros, est aveugle de naissance et appréhende la beauté de ses créations différemment de la plupart des gens. La beauté est-elle dans le visuel produit ? le geste du graveur ? la discipline du maître ?
Le réalisateur Yeon Sang-Ho nous propose une réponse grotesque, misanthrope, pleine de lourdeur esthétisante. L'histoire ne tient pas la route, les personnages sont peu crédibles et les acteurs recourent parfois au grand guignol.
L'histoire est contée en cinq chapitres. Le maître artisan participe à un énième reportage sur ses talents, dont le moindre n'est pas pas d'avoir élevé seul son fils malgré son handicap, ni d'être sorti de la misère à la force (la délicatesse) du poignet à l'époque de la dictature. Le squelette de sa femme, la mère du petit, vient d'être retrouvé, après quarante ans (l'âge du fils, donc). Il y a prescription, la police n'enquête pas. En revanche, la jolie journaliste flaire un reportage à sensation et entraîne le fils dans une enquête bien sordide, mais pour le spectateur que je suis, le scénario qui se dessine lentement ne tient pas la route une seconde.
La belle famille apparaît et, rapace, s'inquiète que l'héritage du grand-père soit réclamé même après quarante ans.
Que le squelette soit celui de leur sœur ou pas, cela ne les émeut pas vraiment, de toute façon elle était moche.
Sa laideur est confirmée par d'anciens collègues de l'usine, qui ajoutent des détails croustillants sur la niaiserie de la maman, surnommée "Face-de-cul".
J'ai commencé à lutter contre le sommeil à ce moment là. Les flashback s'enchaînent, on commence à se demander si le fils (aujourd'hui quarantenaire, donc) attache de l'importance à la beauté de sa mère, à l'époque. Personne n'a de photo. L'essentiel n'est-il pas que son père l'ait trouvée à son goût ? L'aveugle à su apprécier la beauté de son cœur, non? C'est la seule femme qui osa s'approcher de son petit étal de rue, lui adresser la parole, lui, l'aveugle à qui personne ne prêtait attention, à part ses voisins taquins. Ceux-ci lui suggèrent de lui proposer rapidement le mariage, une beauté pareille sera rapidement préemptée par un autre. Notre artisan, séduit par la beauté supposée, se déclare. Ai-je bien compris que notre jeune et pauvre, talentueux et méprisé héros jette son dévolu sur la première venue qu'on lui dépeint rapidement, à la volée, comme "belle" ? Elle dont la voix hésitante et éraillée laisse supposer une personnalité qui pourrait être passablement troublée? Elle accepte bien sûr, pour une fois qu'on ne la rejette pas d'emblée...
L'union de nos deux parias est célébrée.
Mais, un ami passe un soir qui confie à l'artisan, sans méchanceté, qu'il a de la chance d'être aveugle et de ne pas subir le visage de sa femme... ? N'a t-il donc jamais utilisé ses mains pour le caresser ? Et, en quoi cela devrait-il être important ? Le mariage a réjoui la rue, un garçon sain leur est né. C'est que je suis naïf, je n'avais pas compris que ce qui compte, c'est ce que les autres en pensent : la beauté est dans le regard que portent les autres, sa société, sur la propre femme. L'amour c'est pour les riches, or notre artisan veut de l'ascension sociale.
A partir de ce moment, le film perd le peu de crédibilité que j'en attendais.
Evidemment, le spectateur n'a pas l'occasion de se faire une opinion, il doit se contenter des noirs cheveux qui couvrent constamment le visage de la femme, à l'instar de ces fantômes qui peuplent les films d'épouvante japonais. La caméra passe son temps à éviter le visage de l'héroine, le procédé fatigue.
Nous sommes à peine témoin de la vie de couple, aux échanges tellement inexistants qu'on se demande comment l'enfant a été conçu ("La nuit" déclare le patron pervers, "mais tu as de la chance, pour toi c'est toujours la nuit!")
La suite de l'histoire n'a aucune vraisemblance et n'aide pas à appuyer la thèse de l'ambition de l'artisan.
Notre maître artisan devient obsédé par l'idée que sa femme soit moche. Il voit des signes de moquerie dans les réactions de leur entourage. On pourrait penser que ces signes, que l'image nous montre, n'existent que dans sa tête, mais il faut se faire une raison tout le monde, depuis le début du film insiste sur sa laideur. C'est même son trait saillant après 40 ans. Là où ça se gâte, c'est que sa femme, non content d'être moche et méprisée, prend fait et cause pour une autre travailleuse qui aurait été violée par leur patron libidineux. Celui-ci, craignant l'oprobre, mandate un groupe de loubards pour la tabasser. Croyez-vous qu'elle comprenne le message ? Le patron décide une solution définitive, mais, à sa grande surprise, quand le groupe de loubards se dirige vers la maison, le mari, notre artisan aveugle, a déjà achevé lui-même sa femme. Le groupe se chargera du corps, celui retrouvé 40 ans après.
Retour au présent. Ayant reconstitué l'histoire, le fils obtient les aveux du père "ne comprends-tu pas? j'ai fait cela pour ton bien". Bien sûr que non il ne comprend pas que son père ait pu ainsi assassiner froidement sa mère parce qu'elle faisait des vagues et pouvait nuire ainsi à son ambition d'une vie confortable ! Sauf que, après réflexion, si, il finit par comprendre. Quand il revoit la journaliste, il la somme de taire ce qu'ils ont découvert et de rester dans l'éloge de son père. Déçue, écœurée, la journaliste lui tend une enveloppe qui contient l'unique photo existante de sa mère. Deux surprises : la photo prise la scène précédente en format paysage, est maintenant en format portrait (!), et, le visage de sa mère tout à fait banal, ne présente aucune difformité ni marque d'aucune sorte. Objectivement, elle n'est pas moche. WTF ??
Je chercherais bien à vouloir en penser quelque chose, de cette révélation finale, mais le film est par trop incohérent pour que le décortiquer vaille la peine. Pour simplifier, on pourrait peut-être conclure que Yeon Sang-Ho veut nous dépeindre une société corrompue, qui a le bon goût de pointer du doigt et se gargariser des handicapés, un société dont qui plus est les hommes sont pour moitié des cochons pervers sexuels et les femmes des avaricieuses, à l'exception de "Face-de-cul", dont on ne sait rien au final, et de la journaliste, qui n'a pas non plus un rôle majeur. Peut-être. Mais ce serait bien triste, et bien mal démontré.
A noter que le réalisateur, malgré le grand succès de son film précédent, ne disposait ici que d'un budget extrêmement serré, qui aurait néanmoins suffit à faire un très bon film s'il y a avait eu une histoire crédible avec de vrais personnages.