Tron: Ares
5.1
Tron: Ares

Film de Joachim Rønning (2025)

Le monde de Tron : Ares s’ouvre comme une prière électrique, un bruissement de néons dans la nuit du réel. On y entre non par la porte du souvenir mais par celle du vertige : celle d’un cinéma qui cherche à ressaisir, dans la vibration du pixel et la lente respiration des circuits, quelque chose comme la trace de l’humain dans la lumière. Joachim Rønning, héritier inattendu d’un mythe cybernétique né il y a plus de quarante ans, s’avance ici sur un fil tendu entre nostalgie et prophétie, entre le rêve d’un monde synthétique et l’angoisse de le voir nous engloutir. Tout, dans ce troisième Tron, semble osciller — comme si le film, conscient de son propre statut de relique numérique, hésitait entre l’élan du renouveau et la mélancolie du déjà-vu.


Cette hésitation, Rønning en fait une matière sensible. Il ne cherche pas à dompter le chaos visuel de la franchise, mais à lui donner un pouls, une chaleur. La texture du film, saturée d’éclats froids et de vapeurs bleutées, semble respirer à travers les corps de ses personnages. Ares, entité née du code et soudain arrachée au monde digital pour habiter celui des hommes, incarne cette fracture : Jared Leto, hiératique, presque spectral, joue un être qui découvre la gravité du réel comme on apprendrait à marcher dans un rêve. Ce n’est pas tant une performance que la gestation d’un symbole — celui d’un cinéma en quête de chair dans la machine. Et si le film échoue parfois à lui donner l’épaisseur psychologique qu’il mérite, il trouve dans ses silences, dans ses mouvements suspendus, une sorte d’émotion primitive.


L’esthétique de Tron : Ares demeure fidèle à l’utopie visuelle de la saga : géométries mouvantes, chorégraphies de lumière, architecture où la ligne remplace le décor. Mais là où Joseph Kosinski, dans Tron : L’Héritage, faisait de cette perfection un pur espace de contemplation, Rønning tente d’y introduire la souillure, la poussière, le tremblement du monde concret. Les séquences les plus saisissantes sont celles où la perfection numérique se fissure, où le réel s’invite dans le programme : un éclat de soleil sur une visière, la respiration haletante d’un personnage au cœur d’un environnement qui ne respire pas. Le montage, nerveux mais souvent elliptique, accentue cette sensation d’instabilité — comme si chaque raccord cherchait à rattraper une pensée qui s’effiloche. Parfois, cette frénésie se fait vaine : la virtuosité menace de tourner à vide, la clarté narrative s’érode, et l’on se perd dans un déluge d’images trop conscientes d’elles-mêmes.


La bande-son de Nine Inch Nails, tout en nappes industrielles et pulsations viscérales, agit comme une architecture invisible : elle traverse le film de l’intérieur, amplifiant son souffle tragique. Rarement une bande-son aura si bien traduit le battement d’un cœur artificiel. Elle donne au moindre travelling une dimension d’épopée intime, à la fois sombre et sensuelle, et parvient parfois à dire ce que le scénario, trop didactique, peine à exprimer. Car le récit, malgré ses ambitions métaphysiques — la confrontation de l’intelligence artificielle à la conscience humaine —, reste corseté dans une structure prévisible, souvent contrainte par les impératifs d’un blockbuster Disney qui redoute encore l’abîme. On devine le film rêvé derrière celui qui s’offre à nous : un conte existentiel sur la matière et l’esprit, mais lesté de dialogues explicatifs, d’arcs dramatiques qui rassurent quand il faudrait déranger.


Pourtant, dans ses éclairs les plus inspirés, Tron : Ares retrouve cette grâce singulière qui faisait la beauté de la franchise : la possibilité de croire, le temps d’un plan, qu’un monde de pure lumière puisse contenir la douleur d’être. Greta Lee, bouleversante de retenue, apporte à ce ballet technologique une intensité humaine qui échappe à tout maniérisme. Autour d’elle, la direction artistique semble parfois se dissoudre pour la servir, comme si la démesure visuelle se faisait soudain humble face à la fragilité d’un visage. Là se trouve peut-être la réussite la plus profonde du film : non dans son récit, mais dans cette tension entre l’abstraction et la chair, entre l’immensité des circuits et la vulnérabilité d’un regard.


Ce n’est pas un film abouti, mais un film vivant, traversé de contradictions. Trop conscient de son héritage pour oser la rupture totale, trop sincère pour se réduire à un exercice de style, Tron : Ares demeure un objet suspendu, à la fois fascinant et frustrant. Il trébuche là-même où il brille : dans son désir de concilier le spectacle et la pensée, la froideur numérique et la fièvre humaine. Et pourtant, au détour d’une image, d’une cadence, d’une lumière qui vacille, il parvient à toucher ce que le cinéma de science-fiction oublie trop souvent : la beauté fragile d’une illusion qui sait qu’elle va s’effacer.

Créée

le 8 oct. 2025

Critique lue 1K fois

Kelemvor

Écrit par

Critique lue 1K fois

39
12

D'autres avis sur Tron: Ares

Tron: Ares

Tron: Ares

6

Behind_the_Mask

1476 critiques

Tendre le bât(r)on pour se faire battre

Cela fait bien longtemps que je n'ai pas été saisi lors de mon entrée dans une salle de cinéma.Je n'ai pas pu y aller Day One, pour voir Tron : Ares. Les obligations professionnelles étant ce...

le 11 oct. 2025

Tron: Ares

Tron: Ares

7

reastweent

116 critiques

Back on Line

Si l'on oublie deux secondes queLe cahier des charges est à nouveau rempli (marché Chinois ? Check. Marché Indien ? Check. Féminisme ? Check. Black Lives Matters ? Check. Homme blanc méchant, dépassé...

le 8 oct. 2025

Tron: Ares

Tron: Ares

6

Iloonoyeil

1296 critiques

Une intelligence artificielle empathique

Pourquoi ce film est doté d’ une musique extra - diégétique brouillée , brouillonne, bruitiste, abrutissante et sans imagination ? Voilà le point faible de ce long métrage disparate et avec un...

le 8 oct. 2025

Du même critique

Batman v Superman - L'Aube de la Justice

Batman v Superman - L'Aube de la Justice

4

Kelemvor

765 critiques

Que quelqu'un égorge David S. Goyer svp, pour le bien-être des futures adaptations DC Comics !

Qu'on se le dise, Man of Steel était une vraie purge. L'enfant gibbeux et perclus du blockbuster hollywoodien des années 2000 qui sacrifie l'inventivité, la narrativité et la verve épique sur l'autel...

le 25 mars 2016

Michael

Michael

4

Kelemvor

765 critiques

Man in the Mirror... sans reflet

Michael Jackson n’a jamais été un simple chanteur. Il a déplacé les lignes de la pop jusqu’à en redessiner la cartographie entière, hybridant le rhythm and blues, le funk et la variété mondiale dans...

le 22 avr. 2026

Avatar - De Feu et de Cendres

Avatar - De Feu et de Cendres

7

Kelemvor

765 critiques

Sous les braises de Pandora

La lumière, ici, ne naît plus. Elle couve. Elle ronge. Elle persiste comme une braise obstinée sous la cendre d’un monde que l’on croyait sauvé. Avatar : De feu et de cendres ne s’ouvre pas comme un...

le 17 déc. 2025