Synopsys
Le film s’inspire librement du roman Vineland de Thomas Pynchon, dans une amérique trumpiste secouée par la censure, les conflits idéologiques et les violences policières. Il s’ouvre sur les French 75, un groupe de révolutionnaires d’extrême-gauche qui veulennt changer le système et marquer les esprits néanmoins avec une violence modérée (pas de meurtres) : ils libèrent des réfugiés, humilient l’armée et font des immenses “feux d’artifice”. Le groupe est composé entre autres de Perfidia (Teyana Taylor) et Bob Ferguson (Leonardo Di Caprio). Lors d’une opération pour libérer des immigrés enfermés dans un centre de détention à Otay Mesa, Perfidia humilie sexuellement le colonel Steven J. Lockjaw (Sean Penn). Le militaire, obsédée par la révolutionnaire, la traque à travers leurs attaques. Lors d’une mission, Perfidia est coincée par Lockjaw qui la contraint à le retrouver dans un motel s'il ne veut pas que tous ses camarades se fassent arrêter. A partir de là, Lockjaw et Perfidia entrainent une relation ambiguë ou s’entremêle désir sexuel et intérêt. Malencontreusement, elle est capturée après un braquage de banque et accepte de livrer les membres du French 75 pour ne pas aller en prison. On retrouve Bob plusieurs années plus tard, essayant d’élever seule sa fille, à un moment où son passé le rattrape.
Un film qui encourage à la révolution
Le film s'inscrit dans un contexte de crise sociale et politique aux USA où les libertés individuelles sont attaquées. Trump s'en prend aux médias, aux scientifiques et aux sociologues. Cela passe par l’interdiction de certains mots dans les études, pousse des journalistes vers la sortie, ainsi que par la censure de livres. La scène d’ouverture se passe dans un centre de détention pour immigrés où ils sont menottés, dorment par terre et sont entassés. Cela marque une scission entre les minorités ethniques et la classe dominante au pouvoir, blanche. Le centre est attaqué par les révolutionnaires du mouvement French 75, les prisonniers sont libérés et les militaires humiliés.
La violence est ici clairement utilisée pour se révolter. Malgré cela, les révolutionnaires restent raisonnables dans la mesure où ils ne tuent pas. La violence que le peuple a confiée à l’État, les révolutionnaires veulent la reprendre car, pour eux, l’usage qu’en fait l’État est excessif, mauvais et est devenu illégitime.
On peut alors se référer au concept d’"État-Léviathan" de Thomas Hobbes et de la "violence légitime d’État" de Max Webber. Pour Hobbes, le Léviathan est un contrat imposé entre l’Homme et l’État où l’Homme sacrifie ses droits naturels pour un intérêt bien compris et assurer sa sécurité. Il part du postulat de l’égalité naturelle : les hommes sont égaux en force et en désirs. L’Homme serait poussé par la peur et le désir de s’accaparer ce que possèdent les autres ; le désir de pouvoir est vu comme le désir fondamental suivi de celui de savoir, de richesse et d’honneur. La solution est donc de créer une communauté où les individus abandonnent ces désirs à une seule personne ou assemblée. Car en raison de cette égalité des aptitudes et donc des espérances, la force ne saurait élever un Homme au-dessus des autres et lui donner durablement le pouvoir, d'autant que tous les Hommes désirant la même chose, ils entreraient en concurrence et deviendraient nécessairement ennemis.
Cependant, ce système est critiquable sur de nombreux points, notamment car il tend à uniformiser les Hommes. L’Homme est dissous dans cette communauté dirigée par le Léviathan et n’en devient qu’une composante parmi d’autres. C'est une vision utilitariste de l’Homme qui le prive de l’exercice de son droit de nature, qui faisait alors son identité. C'est un idéal du pouvoir où les individus ne s’abandonneraient pas et ne lutteraient plus ; ils suivraient aveuglément la volonté de l’État comme un rouage. Mais si on confie notre force et nos pouvoirs à l’État, quelle garantie avons-nous qu’il en fasse bon usage ? L’État n’est pas une entité unique et omnisciente, même en monarchie, des conflits de pouvoirs, des injustices, des massacres peuvent encore avoir lieu.
On peut aussi traiter de la "violence légitime d’État", concept utilisé par Max Weber qui constate un lien entre la violence et l’État. Aujourd’hui, ce concept est employé à tout va pour justifier les violences de l’État en excluant tout questionnement critique de la loi et si ce qui est défendu par la violence est bien la loi. La violence d’État n’est pas légitime en soi ; être exercée ou permise par l’État est une condition nécessaire pour être légitime, mais pas suffisante. Alors, qu’est-ce qui rend cette violence légitime ? C’est la croyance collective qui fait accepter la domination et la rend ainsi légitimite. Weber ne s’exprime pas sur la légitimité de cette croyance car ce n’est pas son rôle en tant que sociologue. Or, Hobbes affirme qu’une société athée ou a-religieuse constitue la solution au problème social et politique. Mais quelle différence entre une société qui vénère un Dieu et une autre qui sacralise l’Etat ? En effet, si l’État est reçu comme le seul à pouvoir user légalement de la violence, c’est parce qu’il doit sa légitimité à sa sacralisation dans les sociétés modernes. Alors, ce n’est pas l’État qui nous asservit mais la croyance collective, dont l’État profite pour assouvir sa violence avec impunité. C’est donc ici que les French 75 se distinguent en s’opposant de front à l’Etat.
Perfida est absente, on la voit peu après l’ellipse, mais son aura reste omniprésente et les conséquences de ses choix sont toujours là. L’héritage de sa mère rattrape subitement sa fille qui a alors le choix entre l’embrasser ou non. À la fin du film, elle accepte cet héritage mais, contrairement à ses parents, elle parvient à le concilier avec une vie de famille. Elle se révolte constamment contre son père biologique et cerne vite qui il est. Il y a une alchimie intéressante entre les deux personnages, tout comme Perfida dominait Lockjaw, Charlene, une jeune fille de 16 ans prend immédiatement l’ascendant sur le militaire et le domine verbalement. On pourrait penser que c’est un film ouvertement révolutionnaire qui s’oppose au fascisme et au conservatisme d’État comme "de famille", c'est-à-dire qui définit les générations actuelles par celles qui les ont précédées et qui les pousse donc à commettre les mêmes erreurs. Pourtant, quel impact durable sur la société a eu la révolution menée par nos protagonistes ? Ont-ils renversé le pouvoir ? Ont-ils amélioré le quotidien des citoyens oppressés ? Non. Le film se concentre sur la famille de Charlène et seuls elle et Bob ont profité d’effets positifs. Alors finalement, ce film ne serait-il pas une critique des révolutions et des révolutionnaires ? Est-il préférable de se battre pour son bonheur et celui de sa famille plutôt que pour changer la société ? Les révolutionnaires veulent-ils vraiment améliorer la société en renversant le régime ou plutôt prendre la place de l’oppresseur ?
La critique du mythe révolutionnaire et le danger de l’idéologie
Les limites de la révolution sont visibles car les actions ont finalement très peu d’impact, pour ne pas dire aucun, sur le long terme. Ces limites existent aussi chez les révolutionnaires, tel que leur famille ; peut-être que les limites de la révolution sont les révolutionnaires eux-mêmes. Beaucoup de révolutions se terminent par des bains de sang et un nouveau régime autoritaire. PTA (Paul Thomas Anderson) dresse aussi une critique du révolutionnaire et de l’idéologie. Les révolutionnaires poursuivent leurs idéaux jusque dans l’absurde et l’abandon de leur famille comme pour Perfida. D’autre part, Bob est le type paumé dans cette révolution, qualifié comme tel par les parents de Perfida. Il abandonne la cause dès la naissance de sa fille. Lui et sa compagne sont au départ tous les deux poussés par un élan de maternité et paternité, mais l’idéologie empêche Perfida de s’exprimer clairement sur ce qu’elle pense et veut. Elle est habitée par une obsession pour la révolution qui la pousse à être jalouse de son propre enfant, car elle éloigne son mari d’elle et de la révolution. Perfida est un personnage paradoxal, bien qu’oppressée par le système, elle aime dominer. Dès une des premières scènes, elle domine Lockjaw, qui a d’ailleurs une érection, et le soumet. La révolution et la sexualité sont les deux faces d’une même pièce chez ce personnage. Son désir de dominer s'explore dans sa sexualité comme quand elle se touche devant Bob quand il fabrique une bombe ou lors de ses relations sexuelles violentes avec Lockjaw sont un symbole de domination et de révolte ("Fuck the police"). Plus tard, lors d’un braquage, elle abat un garde de la banque. Tout comme elle résiste au système oppressant, elle a tué un homme qui refusait de se soumettre à son autorité, même blessé. Lorsqu'il refuse l’ordre de Perfida de ne pas bouger, il continue de ramper en agonisant avant d’être abattu. Les révolutionnaires sont dépeints comme pleins d'excès, contradictoires, perdus, à l'opposé du mythe du révolutionnaire. Dans cette même optique, on peut souligner le fait que tous les révolutionnaires montrés ont collaboré.
Dans ce film, l’oppresseur est l’État et l’un de ses représentants est Lockjaw, un vieux colonel fétichiste des femmes noires mais qui rejoint le club néo-nazi des "Aventuriers de Noël" (vieux blancs riches et influents de 40-80 ans). Ils agissent pour l’expultion, voire l'extermination des minorités, la pureté de la race... C'est un petit groupe possédant une influence notable sur les États-Unis. L’Etat réprime très violemment les manifestations et inversent eux-mêmes la situation pour se mettre en position d'agressé. En l’occurrence, un policier en civil lance un molotov devant ses collègues alors que les manifestants n'étaient pas violents. Cela dans le but de légitimer davatange l’usage de la violence par les forces de l’ordre. Lockjaw est un méchant très bien écrit. Symbole de la domination, colonel récompensé, tueur, il utilise son statut à des fins personnelles et chasse les révolutionnaires. Paradoxalement, c'est un soumis frustré qui veut se faire dominer par une femme noire malgré le fait qu’il ait rejoint des néo-nazis. Il aime se faire pénétrer et reste ambigu quant à ses motivations. On n'a pas l'impression qu'il fasse tout cela par pur racisme mais plutôt qu'il cherche la reconnaissance, une famille. Au fond, il sait sûrement qu'il commet des atrocités mais qu’il est trop tard pour lui. C’est entre autres ce qui nous permet de ressentir de l’empathie à son égard malgré tout. Il dit d’ailleurs à sa fille qu’il aurait aimé la rencontrer dans un autre contexte. Son désir d'appartenir à une communauté est si fort que malgré le fait que les Aventuriers de Noël tente de le tuer, il reste avec eux et est satisfait, alors qu'on pourrait s'attendre à ce qu'il les massacre tous. C'est une personne profondément frustrée, délaissée, fétichiste mais en même temps raciste, faisant écho à certains hommes actuels (incels, mascu). Ce contraste avec le Mal à l’état pur qui caractérise les autres "Aventuriers de Noël" humanise Lockjaw et renforce l'empathie du spectateur, qui espère une rédemption. Pourtant, le colonel reste esclave de ses pulsions et de ses émotions, trouvant une forme de jouissance dans la domination qu'il subit jusqu'à ses derniers instants. La tragédie de son personnage culmine lorsqu'il accepte avec joie le bureau que lui offrent les Aventuriers dans leurs locaux ; lui, l'homme de terrain qu’il est, semble paradoxalement comblé par ce signe de respectabilité administrative. Il s’avère que ce cadeau n'était en réalité qu'un piège destiné à le tuer. Mais même là, alors qu’il asphyxie, Lockjaw sourit. Dans sa quête désespérée d'appartenance et de famille, il sera allé jusqu’à terminer avec des nazis avant de se faire tuer par ces derniers.
Alors, révolutionnaires ou oppresseurs, sommes-nous avant tout à la recherche d'appartenance, de famille ? On pourrait penser que le film traite avant tout de la parentalité, des étapes de construction de sa vie, de la transmission aux générations futures (comme pourrait l'indiquer le prénom que prend Charlène : Wila, Will -> fera -> l'avenir). La révolution et le combat ne seraient que la forme d'un message portant sur les thèmes évoqués plus haut. On pourrait même qualifier ce film d'antirévolutionnaire car l'idéologie détacherait du plus important : la famille. Des deux côtés, l'idéologie contraint les personnages dans l'expression de leur être et les tiraille. L'idéologie déshumanise, comme Lockjaw et Perfida qui tuent sans remords. Les dernières scènes prennent alors tout leur sens : retrouvailles père-fille, lettre de Perfida à sa fille. D'autant plus que Perfida symbolise l'échec de la révolution : une révolution qui devient ce qu'elle détestait.
La révolution étouffée par le pouvoir
Néanmoins, je ne pense pas que le message final de ce film soit d'abandonner la lutte contre l’oppression, au profit de son bonheur personnel et de sa famille. PTA n'a pas une vision individualiste et "je-m'en-foutiste" mais pessimiste. L'État est dépeint comme surpuissant, violent et pouvant agir en toute impunité. Les hautes sphères sont parsemées de nazis hautement influents et possédant d'importantes ressources. L'opération de Lockjaw est démantelée non simplement parce qu'il a profité de son statut mais parce qu'il est jugé remplaçable. De même, dans la vraie vie, quand un scandale politique est révélé par le pouvoir, c'est qu'il n’est pas jugé suffisamment grave pour que le peuple entier ne remette pas sérieusement en question son pouvoir. En réalité, ce n'est que l'arbre qui cache la forêt : les gens sauront peut-être que Lockjaw a abusé de ses pouvoirs, mais jamais que des nazis sont parmi les personnes les plus influentes du pays.
Aujourd'hui, les démocraties tendent vers des régimes autoritaires bien que démocratiques. Le pouvoir pourra mentir ouvertement et commettre les pires atrocités sans être critiqué. Cette thèse est développée par Hannah Arendt dans La Crise de la culture et Du mensonge à la violence. Le danger dans les démocraties modernes n'est pas seulement la propagande autoritaire, mais l'indifférence du public face au mensonge politique : le pouvoir ment, les citoyens le savent mais les citoyens s'en fichent et abandonnent leur jugement. Les scandales ne font plus de bruit, idée reprise aujourd'hui par celle de la post-vérité. PTA ne peut pas faire un film politique pour avoir un message aussi dangereux que celui de la 2ème partie de la critique. PTA ne dit pas à travers son film de ne rien faire et de se focaliser sur sa famille car la cause est perdue, mais que la lutte sera très dure, plus à notre ère qu'aux précédentes. Le pouvoir est bien plus puissant grâce à ses armes technologiques, ses institutions et son contrôle des médias traditionnels. De par son unicité, l’Etat bénéfice également d’une sacralisation. Là où par le passé, il y avait plusieurs représentants de l’ordre distincts tels que l’Eglise, les seigneurs, les villes-états...
Dans cette idée, PTA reprend la citation du poète Gil Scott-Heron : "The revolution will not be televised". Cela signifie plusieurs choses : on ne fait pas la révolution sur son canapé, il faut s'activer. Les médias montrent ce qu'ils veulent bien nous montrer ; il ne faut pas que ce soit trop contraire aux intérêts de l'État ou du milliardaire qui possède le média. Ils sont des outils de manipulation du pouvoir (ou de personnes influentes voulant se l'accaparer) visant à éloigner les citoyens des véritables luttes en les cachant ou en mentant à leur sujet. Cette citation est également une critique de la culture consumériste américaine, alimentée par les médias. La télévision a pour but de pousser l'humain à consommer ; c'est un reflet orienté de la réalité, qui lui est plus ou moins fidèle, mais qui n'a aucun intérêt à faire prendre conscience aux hommes de leur condition et des rapports de domination qui siègent la société. Il ne faut pas un public passif mais des acteurs actifs du changement ; il faut se battre pour ses droits et non attendre d'être libéré. Charlène répond à cette citation et la respecte en partant manifester contre les violences policières à la fin du film. C'est l'espoir de la révolution. Le film dresse d’elle une image très positive, elle ne commet pas les mêmes erreurs que ses parents, est courageuse et sage. Elle n’utilise pas la violence inutilement comme l’a fait sa mère mais pour tuer un nazi (celui qui pourchassait Lockjaw).
En définitive, One Battle After Another ne saurait être résumé à une vision simpliste. Il ne cherche pas à délivrer un message politique clair et la richesse de ses contradictions est menée par l’excellent trio Leonardo Di Caprio, Sean Penn et Chase Infiniti. Il parvient à abandonner le spectateur, avec un montage punk, dans un profond chaos. Face à un "État-Léviathan" devenu tyrannique, la révolte des French 75 apparaît comme une nécessité morale pour restaurer la justice et la liberté. Cependant, cette première lecture trouve rapidement ses limites dans la déconstruction du mythe révolutionnaire. La deuxième partie de l'analyse révèle que la violence révolutionnaire peut être aussi destructrice que l'oppression qu'elle combat. Elle aliène l'individu, sacrifie la famille et échoue à transformer durablement la société. Si l'on s'arrête à ce constat, le film pourrait être interprété à tort comme une œuvre anti-révolutionnaire, prônant le repli sur la sphère privée et le bonheur familial comme unique refuge face à l’oppression. Mais là encore, cette interprétation serait insuffisante. Sinon, PTA véhiculerait par ce film un message profondément dangereux et défaitiste. Comme le souligne la troisième partie, se retirer du combat politique, c'est laisser le champ libre à la post-vérité et aux violences institutionnelles dévastatrices. Le message du film ne réside donc ni dans un changement d'oppresseur, ni dans la passivité. En reprenant la citation de Gil Scott-Heron, "The revolution will not be televised", le réalisateur nous avertit que la véritable lutte ne sera pas simple, mais exigeante et dangereuse. C'est en Charlene que s'incarne cette synthèse : elle accepte l'héritage de la révolte mais reste indépendante. Elle n’a eu besoin de son père pour être sauvée, elle s’est sauvée toute seule. Elle n’est pas non plus attachée excessivement à un livre et un ensemble de règles comme le révolutionnaire qui prend Bob au téléphone. Parce que le système est violent, elle entre en révolution. Elle honore l’esprit révolutionnaire : mettre sa vie, sa sécurité, son avenir en jeu pour défendre ses idéaux sans pour autant commettre les mêmes erreurs que ses parents et d’autres révolutionnaires.