Je jouais tranquillement à Dark Souls 2 lorsqu'entre deux "bear... seek... seek... lest..." je rencontrai Lucatiel of Mirrah pour la cinquième fois. Celle-ci, se rapprochant inexorablement d'une amnésie totale, me supplia : "My name is Lucatiel. I beg of you, remember my name." Et au lieu d'être touché par cette dernière interaction, je ne pus m'empêcher de penser : "I beg of THEE bordel, c'est pas compliqué..." Cette réaction de ma part est révélatrice de mon avis sur ce jeu, que je trouve bien en dessous du reste de sa série. Au lieu de respecter cet anglais shakespearien archaïque mais singulier qui faisait l'originalité des rencontres de Dark Souls, on voit bien que l'équipe de Dark Souls 2 ne s'est pas posée cette question, et ce pour l'intégralité des dialogues du jeu. Si ce dernier avait été réalisé par Miyazaki, on aurait sans doute obtenu, avec plus d'élégance et en évitant la répétition : "I am Lucatiel of Mirrah. I beg of thee, remember my name." Car tout le problème est là : l'absence de Hidetaka Miyazaki et de sa loyale équipe, alors aux commandes du chef-d'œuvre Bloodborne pendant le développement de Dark Souls 2, pèse très lourd sur la qualité générale de cette suite controversée. Et oui je sais que c'est un lieu commun, mais que voulez-vous, c'est vrai ! (why are you booing me etc.) Dans ma critique de Dark Souls, j'expliquais que la réalisation de Miyazaki était empreinte d'une grande élégance et d'un certain raffinement, qui se faisait sentir, entre beaucoup d'autres choses, dans les superbes dialogues qui, au-delà de leur poésie, marquaient par leur profondeur. Dark Souls 2 ne bénéficie pas d'une telle virtuosité et, à part avec l'excellent "Seek strength. The rest will follow", n'élève jamais l'âme de son joueur bien haut. Même les discours d'Aldia me semblent des ramassis de platitudes, et l'idée générale du jeu sur l'oubli m'a paru simpliste et mal développée.


La mythologie et l'esthétique de l'univers sont à mon sens incomprises, d'autant plus que l'on quitte l'atmosphère macabre de la dark fantasy pour aller vers une ambiance moins épique et plus colorée, semblable à l'univers du conte, plus pittoresque et moins architectural, qui n'a pas tant sa place dans cette saga. Ce pauvre jeu est coincé entre deux opus, chacun fleuron du médium, Dark Souls pour ses environnements fascinants, Dark Souls 3 pour ses boss grandioses, et ne peut s'en démarquer d'aucune manière satisfaisante. Il y a quelques endroits qui valent le coup d'œil, comme Majula et son atmosphère méditerranéenne (sans doute le meilleur hub des trois jeux), comme la baie de No Man's Wharf ou la ziggurat de Shulva et leur aura inquiétante, ou encore comme ces panoramas splendides sur Heide's Tower of Flame, Drangleic Castle et Dragon Aerie... mais rien qui ne se fasse pas écraser par n'importe quelle zone de Dark Souls, Dark Souls 3 ou le tueur indépassable Elden Ring (même si pour ce dernier, j'accorde que la comparaison est injuste). Pire encore, pouvons-nous citer un seul boss mémorable de Dark Souls 2 ? Allez, Fume Knight, Burnt Ivory King à la limite... mais même eux n'arrivent pas à la cheville des mythes que l'on affronte dans Dark Souls 3, et 2 boss mémorables sur 42, ce n'est pas un bon ratio. Aucun n'a vraiment de prestance épique, aucun ne constitue une menace effrayante, et je ne tirerai pas sur l'ambulance en commençant à comparer les bestiaires des trois jeux. Le roi Vendrick est cependant une exception car, même si le moveset du boss est évidemment très inintéressant, son aura tragique, et le concept étonnant de devoir aller explorer des temps anciens pour diminuer sa résistance, en font au moins une rencontre originale qui, pour le coup, restera dans ma mémoire.


Pour ce qui est du game design, je ne vous apprends rien, c'est une immense régression par rapport aux environnements cohérents et imbriqués de Dark Souls. Dans Dark Souls 2, on vagabonde plutôt à travers des idées de zones vidéoludiques qui n'ont pas beaucoup de lien entre elles et brisent notre immersion par leur manque de lisibilité fonctionnelle : où sont les cuisines et les réserves de Drangleic Castle ? Où logeaient ses serviteurs et ses officiers ? Qu’est-ce qui est moulu dans le moulin d'Earthen Peak ? Où sont ses machines et ses espaces de travail ? Pourquoi ne trouve-t-on pas d'espace cérémoniel et d'appartements royaux dans le si riche Iron Keep ? Les réalisateurs du jeu se sont demandé ce que le joueur allait faire dans ces pièces, mais jamais ce qu'on y faisait avant. Loin des lieux si réalistes, limite archéologiques de Dark Souls (Undead Burg, Anor Londo, the Duke's Archives), on n'a ici que des décors. Plus marquant encore, qu'est-ce qui fonde la cohérence des quatre segments du jeu qui mènent chacun à leur boss majeur ? Quel est le rapport entre Harvest Valley et Iron Keep ? Entre Doors of Pharros et Brightstone Cove Tseldora ? Pourquoi l'ascenseur qui descend sous la mer depuis Heide’s Tower of Flame m'amène-t-il au-dessus de la mer dans la baie de No-Man's Wharf ?? Pourquoi l'ascenseur qui monte depuis le sommet d'Earthen Peak m'amène-t-il à la surface d'un lac de lave ??? Je peux encore excuser l'absence de raccourcis mindfuck entre les zones, remplacés dans Dark Souls 2 par un banal pouvoir de téléportation qui décourage le joueur de se repérer spatialement dans cet univers (ce défaut est aussi malheureusement présent dans le bien meilleur Dark Souls 3), mais ces incohérences de transition deviennent comiques à la longue. Elles témoignent, je trouve, de l'aspect bâclé d'un jeu qui était censé prendre la suite d'un chef-d'œuvre dont la vraisemblance émanait jusque dans ses moindres détails.


Je ne sais pas bien comment parler de la difficulté de Dark Souls 2 car je n'ai pas du tout eu la même expérience que la plupart des gens. J'ai plutôt roulé sur le jeu et très rares sont les boss contre lesquels j'ai dû retenter ma chance ; je ne dis pas cela par arrogance puisque les deux autres jeux de la saga m'ont donné bien plus de fil à retordre (et je les ai pourtant faits dans l'ordre). C'est simplement qu'à force de mettre des ennemis par dizaines absolument partout (d'autant plus dans Scholar of the First Sin), on finit par être largement overleveled si on se débrouille bien, au point que je n'augmentais même plus les statistiques de mon personnage vers la fin du jeu car je n'en voyais plus l'utilité. Bien que beaucoup saisissent avec joie cette occasion de construire un personnage plus polyvalent, je n'apprécie pas cette caractéristique car elle ôte l'importance qui pesait sur le choix irréversible du joueur dans Dark Souls, et le responsabilisait à chaque montée de niveau. De la même manière, la mécanique des lifegems, que l'on peut accumuler à volonté, invalide complètement celle de la fiole d'Estus, dont le principe était justement d'empêcher le joueur de forcer son passage dans une zone en ne lui laissant pas la possibilité de se soigner davantage que ce qui était prévu par le game design, et donc de l'empêcher de triompher sans gloire. Dans Dark Souls 2, on peut pratiquement se soigner à l'infini entre (voire pendant) les combats, et on n'est donc que rarement bloqué sur un passage difficile que l'on aurait dû, dans le premier jeu, surmonter en devenant plus fort, mais que l'on peut ici neutraliser en abusant de ces lifegems. À l'inverse, le jeu met en scène cette idée marketing grossière, voire adolescente, que Dark Souls se définit avant tout par sa difficulté ; et c'est ballot, lorsque cette difficulté est justement neutralisée (au moins dans mon expérience) par les défauts que l'on a exposés ci-avant. Dans l'introduction s'enchaînent cette cinématique (pas mal faite en plus) où la vieille gardienne du feu nous annonce en ricanant que nous allons mourir "encore et encore", puis la découverte du monument à Majula qui indique en temps réel le nombre total de morts de tous les joueurs, puis enfin, lorsque l'on meurt effectivement pour la première fois, l'obtention de cet achievement ridicule : "This is Dark Souls." On roule des yeux et on est irrémédiablement sorti de notre immersion à chaque rappel que cette équipe de développement n'a décidément pas compris que l'idée essentielle de Dark Souls n'est pas de troller son joueur, et que sa beauté n'émane pas de la difficulté mais au contraire du triomphe de l'humain sur sa condition misérable. Sans Miyazaki aux commandes, je ne peux malheureusement voir dans Dark Souls 2 qu'un grossier soulslike.

LeVraiBourriquet
5

Créée

hier

Critique lue 1 fois

Dark Souls II: Scholar of the First Sin

Dark Souls II: Scholar of the First Sin

10

-Alive-

le 29 janv. 2017

Suivre

Quelques réponses aux reproches qu'on lui fait

Difficile de ne pas se perdre dans les critiques de Dark Souls 2. Chacun semble faire une généralité de son propre cas, celui qui galère accuse la difficulté du jeu, celui qui avance vite accuse sa...

Dark Souls II: Scholar of the First Sin

Dark Souls II: Scholar of the First Sin

7

H_Zinzolin

le 19 févr. 2018

Suivre

Nos dieux sont morts

Nos dieux sont morts. Ils nous ont quittés. Ils nous ont abandonnés à notre sort, à notre malédiction. Tous les signes de cet univers crépusculaire conduisent à cette conclusion, à ce constat amer...

Dark Souls II: Scholar of the First Sin

Dark Souls II: Scholar of the First Sin

5

Kelam

le 24 juil. 2017

Suivre

Prepare to why

Tout d'abord, si vous avez lu ma critique du premier Dark Souls, oubliez-là. Après un mois à le bouder, je m'y suis remis avec un guide bien fait et j'ai enfin réussi à apprécier le jeu. Sa...

Minecraft – Volume Beta (OST)

Minecraft – Volume Beta (OST)

10

LeVraiBourriquet

le 28 avr. 2026

Suivre

Nec plus ultra

Il s'agit de ma première critique sur ce beau site donc je vais essayer de rester sobre et mesuré.Il y a une quarantaine de milliers d'années, l'homo sapiens invente le premier instrument de musique...

Nope

Nope

8

LeVraiBourriquet

le 30 avr. 2026

Suivre

J'ai peur des œsophages aliens géants

Pour comprendre Nope, je pense qu'il y a du sens à ce que le réalisateur Jordan Peele ait à l'origine accédé à la célébrité grâce à son émission humoristique "Key & Peele". Car je crois que Nope...

Odyssée

Odyssée

7

LeVraiBourriquet

le 23 juil. 2026

Suivre

Mon cœur se rend, quelque cruel qu'il soit !

L’action et l’aventure ; la colère et la ruse ; Achille et Ulysse ; l’Iliade et l’Odyssée. On ne devrait sans doute pas vivre sans lire l’une, et on ne devrait pas lire l’une sans lire l’autre. C’est...